TABLE RONDE AVEC CHARIF MAJDALANI ET SALEH GUERMICHE
Les littératures francophones à l'ombre de la modernité
Le Liban invité d'honneur du SalonSi jadis le français était pour certains pays maghrébins une langue pour faire la guerre au système colonial, celle-ci témoigne aujourd'hui d'une génération pacifiée qui écrit pour elle-même...
Le devenir de la littérature en langue française au Machrek, et au Maghreb a été le thème nodal d'une conférence débattue par les invités du Sila, vendredi dernier, à savoir le Libanais Charif Majdalani et l'Algérien Salah Guermiche en l'absence de Rachid Boudjedra pourtant affiché au menu.
Un vaste programme mené de concert par le maestro Mohamed Lakhdar Maougal qui volera presque la vedette à nos auteurs invités. Existe-t-il une littérature francophone ou plusieurs littératures francophones et que peut proposer la modernité dans son acception générique postcolonial dans un monde globalisé? S'interroge t-on en préambule. Si l'on est d'accord sur le fait qu'il existe plusieurs littératures de langue française, nées après la guerre, celles-ci, affirme-t-on sont nées dans des contextes différents. Pour preuve, témoignera l'auteur Charif Majdalani, contrairement à la littérature francophone algérienne issue de la lutte pour l'indépendance faisant de la langue française un butin de guerre, soit une arme de résistance ou un outil pour véhiculer un discours nationaliste anticolonial et par ricochet, souligner son identité algérienne, la langue française a existé en Egypte du fait de l'arrivée des migrants libanais. Une exception donc. «Chez les Libanais, l'utilisation de la langue française est un choix délibéré.» Chacune d'entre elles a sa particularité. Ce qui est sûr est que les littératures francophones font partie de la littérature europhone, au côté des anglophones et lusophones». Pour Lakhdar Maougal, les littératures francophones font partie aujourd'hui d'une histoire qui dépasse les frontières par le fait de l'immigration et la traduction d'où son internationalisation. Les littératures francophones sont diverses.» Pour M. Guermiche, qui a quitté l'Algérie dans les années 1970, la question qui revenait souvent à cette époque-là était: «Pourquoi n'écrit-on pas en arabe?» Et d'ajouter: «A cause de ce complexe, plusieurs jeunes auteurs ont laissé tomber leur plume.» Et d'évoquer cette célèbre phrase de Kateb Yacine: «Le français est le butin de guerre» tout en l'assimilant au sens donné aujourd'hui par Maissa Bey à savoir: «Le français est un acquis donc un bien précieux». Pour arrondir ces terminologies, M. Maougal en parfait pédagogue dira qu'«en Algérie il y eut effraction historique qui fera l'avenir de la littérature francophone et sa force». Pour M. Guermiche, la littérature francophone ne disparaîtra pas tant qu'il existera un lectorat. «Elle restera, c'est indéniable» et de se demander à juste titre «pourquoi restera t-elle dans ce cas?», eu égard à la nouvelle génération qui a fait ses études en arabe? Pour éviter de tomber dans le piège de la guerre des arabophones/francophones, M. Maougal a bien fait d'expliquer à bon escient que plus qu'un butin de guerre, écrire en français est devenu une force de résistance au caractère guerrier du système colonial. Aussi, il ne faut pas confondre entre lutte contre le système colonial et l'utilisation des outils qui est un arsenal pour se défendre justement contre ce système. «Si on comprend cela, on comprendra le passage d'une singularité à la pluralité.» Un cas bien spécifique aux pays maghrébins, cela dit car comme l'a bien souligné M. Majdalani: «En tant que Libanais je ne me suis jamais senti dans la logique du colonisé. La littérature libanaise de langue française est née au Liban avant l'arrivée des Français.» Revenant à la littérature d'aujourd'hui et contrairement à M. Maougal qui semblait attacher trop d'importance à la littérature dite de combat postcolonial, bien que sa démarche de «périodisation» répond à une logique déterminée, l'auteur libanais estimera que «les écrivains de la nouvelle génération ont un rapport plus pacifié avec la langue française. C'est quelque chose de jouissif, plus que contre lequel on se bat. Je crois d'ailleurs qu'il n'y a plus de centre, toutes les littératures explosent». Abondant dans le même sens, M. Guermiche dira être contre l'idée de ramener la littérature à son caractère anticolonial. «On n'en est plus à ça.» Citant l'incontournable livre de Kateb Yacine, Nedjma auquel M. Maougal a fait référence, M. Majdalani réfutera l'idée de la compartimentation en renvoyant Nedjma sans cesse au passé, mais préfère dire que «comme Faulkner, ce fut un roman qui a ébranlé la littérature universelle». Nedjma serait-il aujourd'hui caduc? On serait tenté de dire oui si l'on considère que ce qu'a dit Maougal est vrai, à savoir «aucun éditeur n'accepterait de publier une étude sur cet ouvrage aujourd'hui». Mais où se situe alors le problème? Et où est ainsi l'avenir de la littérature d'expression française au Maghreb? Dans la rupture ou dans la continuité? Ce n'est pas fortuit en tout cas si M. Maougal cite le nom de Muspaha Benfodil qui, selon lui, se veut dans la continuité de Kateb Yacine, tout en étant chacun différent l'un de l'autre. Pour M. Guermiche, «les éditeurs en France sont en train d'uniformiser la littérature française». Est-ce la condition pour se maintenir et contrer la littérature anglophone? La réponse viendra peut-être de M. Maougal qui estimera à juste titre que les littératures francophones doivent être éditées dans la territorialité de la francophonie, autrement dit, là où la langue française s'exprime.
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