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ADILA BENDIMERAD, COMÉDIENNE, À L'EXPRESSION

«Normal est complexe, à l'image de l'Algérie»

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«Normal est complexe, à l'image de l'Algérie»

Elle est à l'aise au théâtre comme au cinéma. Elle s'est fait connaître en Algérie avec le théâtre du printemps. Adila Bendimerad est une artiste qui a débuté par la danse contemporaine, fait les classes préparatoires aux grandes écoles (spécialité lettres modernes et philo) en France, sans perdre de vue ses cours de théâtre. Forte déjà d'une petite expérience sur les planches parisiennes, elle enchaînera plusieurs en Algérie. Entre ses participations dans des longs métrages (Taxiphone de Mohamed Soudani), Parfums d'Alger de Rachid Benhadj et dernièrement Normal de Merzak Allouache, le théâtre est toujours au rendez-vous puisqu'elle vient de signer son contrat du siècle, avec le directeur de théâtre anglais, Tim Supple pour jouer dans une superbe grande production mettant en lumière une version moderne des Mille et Une Nuits Dans cette passionnante interview qu'elle nous a accordée, loin des sunlights du Festival d'Oran du film arabe et de la polémique stérile qui a entouré le film Normal, Adila Bendimerad se confie à L'Expression en toute sérénité...

L'Expression: Comme je vous ai connu lors des marches des samedis pour la liberté et la citoyenneté, on vous retrouve dans le nouveau film de Merzak Allouache, Normal, jouer presque votre vrai rôle de militante. Ma question serait: où se situe la frontière entre le réel et la fiction dans ce film?
Adila Bendimerad: Déjà ce qui est sûr, ce n'est pas mon rôle que je joue parce que cette fille n'est pas vraiment une militante, c'est une scénariste qui veut sortir et son mari ne la laisse pas. Elle n'a pas un discours politique construit. Elle est plutôt dans l'urgence, l'envie de sortir, le ras-le-bol du quotidien, de ce qu'elle voit dans son pays, de ce qu'elle vit en tant que citoyenne, femme et artiste. Il faut savoir que ce rôle est écrit. Mes idées propres sont peut-être différentes. Mes idées en tant que militante c'est vraiment une autre énergie qui les porte. Cette fille tourne en rond dans le film. Elle est là, elle veut sortir mais elle ne sait pas vraiment pourquoi. C'est vraiment une fiction. La frontière entre le réel et la fiction, eh bien c'est comme dans n'importe quel autre film. Ça été un travail destiné à un personnage complètement effacé et pas du tout engagé politiquement.

On vous voit inscrire sur une banderole au tout début du film «Djazaïr hora démocratia», comme vous l'avez fait, il y a pratiquement un an à la place du 1er-Mai, d'où cette confusion. Vous-même êtes artiste, comme votre personnage.
C'est vrai, mais je crois que c'est une chance que d'avoir parfois dans sa vie des rôles qui ne nous ressemblent pas du tout et des rôles qui nous ressemblent beaucoup. De toute façon, ça reste la même démarche en tant qu'actrice, c'est-à-dire qu'il faut croire en ces rôles-là. Il n'y avait pas que moi qui avait fait ces banderoles-là. Beaucoup de femmes algériennes et d'hommes l'ont fait pendant les samedis et même avant. C'est vrai que c'est un personnage qui est proche mais qui n'est pas moi.

Vous-avez affirmé lors du débat qui a suivi la projection du film au Festival d'Oran du film arabe que vous travaillez sur un canevas et non un scénario. Comment arriviez-vous à jouer et dire vos dialogues? Etait-ce spontané dans ce cas et basé plus sur l'improvisation?
Il faut savoir que l'improvisation était très construite. On avait construit les scènes avec Merzak Allouache avant de commencer le tournage, nos personnages qui ont été, nos situations et ce qu'on devait se dire. Il y a beaucoup de films qui sont construits comme ça. Linch, notamment, a déjà travaillé comme ça. C'est donc un travail totalement écrit. On n'était pas en train d'apprendre nos phrases mais on savait ce qu'on portait en nous à ce moment-là.

Vos revendications sociopolitiques étaient-elles aussi écrites?
Oui, c'était écrit car il y a des personnages dans le film qui n'ont pas de revendications politiques et qui, dans la vie, en ont probablement. On a l'impression que ce n'est pas écrit. Or ce n'est pas le cas; bien au contraire.

Comment expliquez-vous cette impression de redondance qui revient dans ce film?
C'est le travail du réalisateur tel qu'il l'a voulu. Ça a été long. En général, quand on commençait des prises avec Merzak, les cinq premières, il coupait, car on arrivait avec le jeu classique de l'acteur. On reprenait. Il voulait vraiment aller dans un voyage au bout du réel.
Dès qu'une caméra se met devant un acteur on se met tous dans une posture d'acteur. Il fallait en faire un nouvel usage. C'est ce qu'il cherchait. Que l'acteur soit vraiment réaliste! On le voit dans le film. On bute contre les mots comme dans la vie. La scène de la terrasse: les premières prises n'étaient pas bonnes car dès le début on est partis dans nos réflexes d'acteur. Et quand on y arrive, tu comprends vraiment ce qu'est l'actorat, l'action sur le réel. Comment agir sur l'inertie des choses avec cette recherche du jeu comme dans la vraie vie. Un vrai besoin de réalisme!

Comment est Merzak Allouache sur le plateau et comment étiez-vous dirigés?
Merzak Allouache est très calme sur un plateau. Moi, je sentais qu'il nous faisait confiance. Ça rassure déjà un acteur. Mais surtout, on a fait des travaux en amont. On a préparé notre travail par des discussions et des questions qu'on lui posait. Il ne nous surcharge pas d'indications mais, il nous donne vraiment l'essentiel pour avoir la foi en ce qu'on fait.

Ce qui a pu surcharger le film, ce sont à mon sens toutes ces digressions politiques, comme si le réalisateur voulait aborder maints sujets d'où ce sentiment de malaise qui en résulte, celui d'avoir devant nous un objet filmique non abouti. Peut-être est-ce voulu pour exprimer notre cacophonie ambiante et cette incommunicabilité qui minent le milieu des artistes?
Normal ne rentrera dans aucune de ces classifications classiques puisqu'il n'est pas un film classique. C'est un film de pure inspiration. On sentait bien que Merzak Allouache était vraiment inspiré et qu'il n'avait pas envie de mettre la réalité dans des cases. Les discussions qui tournent en rond - avec parfois, cet hélicoptère qui nous passe dessus et que l'on ne nous entend plus parler - sont des discussions particulièrement algériennes. Cette fille qui part dans la voiture pendant que les autres parlent et l'on entend cette chanson de Sidi Houari, Sidi Bachir qui dit «n'touma ouine ou ana ouine» (vous êtes où et moi je suis où?), ces scènes sont écrites. J'ai lu dans un journal: «Des discussions de cafés». Et alors? Dans nos marchés les Algériens critiquent. C'est une force de l'Algérie. On a toujours été comme ça, des protestataires. On a toujours critiqué et aspiré au mieux: à la liberté...toutes personnes confondues. On entend de la protestation partout. Pour moi, ce n'est pas ce qui a tué le film mais ce qui a donné sa force de frappe, c'est pour cela que le film est déstabilisant, c'est qu'on se voit dans une espèce de miroir et l'on se dit: «Ouf! c'est complexe!» C'est parce que l'Algérie est complexe. Ce n'est pas noir et blanc, c'est la vie, les rêves, les désillusions, l'espoir, l'exaspération. Ce que je trouve extraordinaire dans ce film c'est que le réalisateur a inventé une nouvelle forme propre au rythme de l'Algérie. C'est un film qui parle de révolution arabe aussi, et dans ce sens il a cette place particulière et l'on se doit d'en rendre compte le plus sincèrement possible. Fouzi dit qu'il n'arrive plus à filmer l'Algérie, je pense qu'on est au degré zero de l'humilité qui voudrait dire en s'adressant à l'Algérie: «Dans tout ton bazar, on y parle!»

Est-ce justement une forme d'aveu maquillé de Merzak Allouache?
Je ne peux répondre à sa place, mais ce que j'ai ressenti moi, en tant qu'actrice, c'est que ce gars continue à travailler. Un artiste qui dit chaque jour avant de commencer une nouvelle oeuvre «Je ne sais plus, je dois repartir à zéro», c'est superbe. C'est un gars qui renouvelle son oeuvre à chaque fois, et arrivé à son âge et se renouveler comme un phénix, c'est une force. On l'a traduit comme un échec, c'est terrible. Nous avons quelqu'un qui dit: «Je suis dans l'oeuvre, j'agis, si j'échoue, je n'ai pas peur, j'y vais, je fonce, j'accepte l'aventure.» Pour moi, dire des choses pareilles c'est être un super aventurier. C'est digne d'un Sindbad El Bahri. Je trouve cela d'une telle générosité, sincérité et humilité incroyables.

Vous avez évoqué, à l'instar de Merzak Allouache, l'incapacité de la presse algérienne à rendre compte de la situation culturelle en Algérie. Aussi, un confrère de la télé a fait remarquer que c'est la presse algérienne qui a révélé au grand jour votre «Théâtre du printemps» alors que vous étiez inconnue jusque-là. C'est tout de même un peu vrai, non?
A l'époque j'avais 23 ans, mais je jouais déjà à Paris... Cela voudrait-il dire que si la presse a parlé de moi et du «Théâtre du printemps», que je lui dois de la gratitude? Et si un jour je ne suis pas d'accord, je vais lui faire de la brosse? Premièrement, moi je n'ai pas attaqué la presse. On était à Oran, la ville de Alloula, qui a été assassiné. Deuxièmement, dans le film il y a une séquence d'une minute trente où la fille monte dans les escaliers et s'arrête devant une plaque qui rend hommage au premier journaliste algérien assassiné par les terroristes. C'était un hommage que le film rendait aux journalistes tombés au champ d'honneur car ils ont eu le courage de dire ce qu'ils pensaient. Cette image n'a pas ému ses collègues d'aujourd'hui? A la fin du film, on voit sur Internet la première manifestation des artistes et des journalistes. Dans mon intervention j'ai fini par dire: «J'espère que de plus en plus il n'y aura pas de malentendu entre les artistes et la presse et qu'on travaillera la main dans la main.» Je n'ai jamais craché sur la presse. Mais enfin pourquoi tant de haine? Dans le débat, j'ai dit: «Certains journalistes comme certains acteurs ne font pas le relais.» Excusez-moi, c'est vrai. Je ne vais pas faire dans la langue de bois. La télé a certes couvert le «Théâtre du printemps» mais quand elle a couvert les émeutes en disant qu'il y avait 100 au lieu de 5000 personnes, là, je ne suis pas d'accord. Je ne vais pas lui faire de la brosse. Elle a trahi. Je n'ai pas à lui faire allégeance.

On croit savoir que vous jouez actuellement dans une nouvelle pièce de théâtre mise en scène par le célèbre Tim Supple?
Exact! C'est une nouvelle pièce de théâtre de Tim Supple, (l'ancien assistant de Peter Brook). Ce dernier avait fait une tournée dans le Monde arabe pour faire son casting et trouver des acteurs. Il est parti du Maroc jusqu'au Yémen, et ce pour mettre en scène un spectacle de six heures autour des Mille et Une Nuits. Il a rassemblé une équipe de comédiens, musiciens et scénographes arabes et l'on est deux Algériens sur ce projet: Halim Ziribi et moi-même. C'est un merveilleux projet pour le Monde arabe! On a monté le spectacle... mais la Révolution arabe a éclaté.
On devait le créer en Egypte, ça a éclaté là-bas, idem en Syrie... On s'est retrouvé au Maroc! On l'a monté et on est partis à Toronto au Festival le Luminato, ensuite le Shakespeare théâtre de Chicago nous a invités pour jouer sauf que nos musiciens égyptiens n'ont pas eu leurs visas, ils leur ont été refusés. On finit au Festival d'Edinbourg où l'on a été récompensés pour le meilleur ensemble d'acteurs. On reprendra la tournée en juin par Sidney et l'on fera un peu le tour du monde. En fait, on interprète chacun plusieurs rôles en arabe, français et anglais. J'ai toujours entendu parler de Tim Supple par Le Songe d'une nuit d'été avec des acteurs indiens, je n'aurai jamais imaginé travailler avec lui. Ça a été une concentration totale de deux mois en tant qu'actrice, un épanouissement aussi total sur scène, comme une grosse partition à me mettre sous la dent. C'est en fait un spectacle très intéressant car il suit le cycle de Haroun Er Rachid. C'est basé sur la vie, l'amour, la mort, le sexe et la politique. C'est une version très violente des Mille et Une Nuits mais bien réelle. Ça montre combien la culture arabe est extraordinaire. Normal a été comme Les Mille et Une Nuit, très important ici dans notre temps car ça raconte un véritable enjeu. Il se fait ressentir déjà, car le film est déstabilisant, mais il se fera ressentir, j'en suis sûr au fur et à mesure des années. Ce qui était plus intéressant, est le fait qu'on se rende compte de cet enjeu. C'est normal, on ne peut pas en vouloir à cette réaction épidermique. On a été tous à côté de cet enjeu mais le film demeure et l'on continuera à le voir, le revoir et le critiquer. En tant qu'actrice, j'ai aimé travailler dans Les Mille et Une Nuits comme dans Normal car ce sont des histoires importantes à raconter et à jouer.

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momo casbah - algerie 29/12/2011 00:10:10
etre à la marche du samedi et critiquer, et qui a placer un chapeau en plein bois des arcades.
immobilisant ce dernier, et grace à qui: papa bendimerad.
pour le film projeté à oran de allouache: normal?
allouache nous a habituer avec ces films negatifs envers l'algérie.
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