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MOHAMED KASSIMI, ECRIVAIN, À L'EXPRESSION

"Pourquoi sommes-nous en marge?"

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Kassimi: «On est né de la multiplicité de quelque chose»Kassimi: «On est né de la multiplicité de quelque chose»

Il a été invité la semaine dernière à la quatrième rencontre euro-algérienne des écrivains afin d'aborder le thème si cher à l'auteur des Identités meurtrières, Amin Malouf, à savoir «les Identités plurielles». Décalée et fort intéressante, sa communication portant sur le Printemps arabe ne pouvait passer inaperçue. En aparté, avant son entame, Mohamed Kassimi (écrivain, poète, romancier, dramaturge et essayiste algérien) se confie à L'Expression en toute franchise..

L'Expression: Le thème de votre conférence a consisté à évoquer d'où vient le Printemps arabe. Pourriez-vous nous développer cela?
Mohamed Kassimi: Il y a quelques semaines, El Watan m'avait sollicité pour dire mon opinion sur le Printemps arabe et c'est vrai que j'ai été assez acerbe sur cette solitude, cet isolement ou marginalité algérienne par rapport à tout ce qui se passe à travers le monde et qui est fondée sur cette mythologie d'Octobre 88 comme si on avait fait la révolution avant tout le monde. On disait les Français ont fait 1789, après on ne fait plus rien, comme s'il y avait une sorte de retraite, d'une seule balle tirée par le peuple par rapport à cet évènement qu'est la révolution. Aujourd'hui, je reviens là-dessus par rapport à un itinéraire personnel, raconter mon expérience algérienne, française et de dramaturge à travers le monde pour dire ce que j'ai vu aussi bien au Liban, en Egypte, en Tunisie et dans les autres pays.

Votre conférence porte sur le Printemps arabe dans un schéma thématique lié à l'identité...
Je n'aime pas ces termes-bateau, l'identité, la Méditerranée, etc. Toute identité est plurielle déjà, ethnologiquement, scientifiquement, génétiquement, donc je ne sais pas pourquoi on se pose la question par rapport à une évidence historique, génétique, et culturelle. On est né de la multiplicité de quelque chose. Nous sommes le multiple d'un terroir à la fois berbère, arabe, vénitien, carthaginois, là n'est pas la question. La question est pourquoi ce pays qui avait toutes les potentialités et les atouts en main se retrouve aujourd'hui et par la force des choses, en marge d'une histoire en marche.

Pourquoi donc?
Il y a plusieurs facteurs. D'abord, nous sommes victimes d'une victoire nationaliste qui n'a pas été vécue ailleurs dans les autres pays arabes. C'est vrai que nous avons le poids de nos morts à la fois de 1954 à 1962 et de 1990 à 2000 qui est aussi un poids considérable. Nous sommes des gens qui sont plombés par la mémoire des morts des deux guerres. C'est Kateb Yacine qui a dit que les ancêtres redoublent de férocité. Et ce sont nos morts qui redoublent de férocité. Le drame de l'Algérie c'est cette manne pétrolière qui est là et qui engendre une manière de corruption collective généralisée. Un Tunisien quand il travaille, il sait ce qu'il mange, de quoi il vit, un Marocain c'est pareil, un paysan égyptien sait d'où vient sa nourriture, elle vient du Nil et c'est le produit de son travail. Nous, nous dévorons quelque chose que nous n'avons jamais produit, qui est là, qui est le produit de la préhistoire et dont on ignore complètement la valeur, qu'est le pétrole. C'est notre richesse et notre drame fondamental. Elle sert à colmater, penser à boucher les trous sociaux comme on le voit de jour en jour.

Quelle solution préconisez-vous pour faire sortir notre pays de la crise et de la stagnation?
Rien n'est stagné, mais il faut refaire un travail sur l'histoire. D'abord sur la guerre d'indépendance. Nous sommes un pays qui a tendance à tout mythologiser. On présente Octobre 88 comme l'avènement du multipartisme et de la liberté d'expression. J' ai déjà parlé de ça... En fait Octobre 88 a été une sorte de jacquerie localisée qui n'a concerné que certains quartiers d'Alger. La revendication principale n'était pas du tout le multipartisme, pas du tout à l'ordre du jour. Nous étions à la veille de la chute du mur de Berlin. On a jeté ça en pâture à une foule qui criait famine en disant «voilà vous crevez la dalle on va vous donner 60 ou 70 partis!» On a vu ce que cela a donné. Cela a donné le FIS. De 70 partis qu'est-ce qu'il en reste aujourd'hui? rien du tout. La liberté de la presse, nous avons vu ce que cela a donné. Tant qu'on a cette idée-là selon laquelle la révolution est dernière nous et non pas devant, maintenant, on ne pourra rien faire. Il s'agit de faire le tri et mettre à plat l'histoire récente de l'Algérie, des vingt, trente dernières années.

Paradoxalement, les révolutions arabes tâtonnent actuellement..
ça tâtonne, mais c'est très bien. On est inquiet par rapport à ce qui se passe en Egypte, en Tunisie, mais ça nous a donné quand même la chance ou la possibilité de clarifier les choses. Là au moins, les jeux politiques sont clairs et vous avez, en Tunisie, une société civile qui affronte chaque jour point par point sur des détails le parti Ennahda qui avance et qui recule. Nous sommes dans une confrontation directe qui permet aujourd'hui de clarifier le champ politique et de mesurer quelles sont les forces d'opposition et de mobilisation à la fois de la société civile et quelles sont les lignes rouges que peuvent franchir ou pas les islamistes. Bien sûr, je ne pense pas qu'il puisse exister un islamiste modéré comme il ne peut y avoir un fasciste éclairé. Je pense qu'il y a des lignes rouges aujourd'hui sur le plan international que les partis islamistes, que ce soit en Turquie ou en Tunisie, en Egypte ou en Maroc, ne peuvent pas franchir.

Et l'Algérie dans tout cet échiquier mondial?
Nous avons besoin de revenir en arrière. Nous avons l'un des rares pays au monde où nous avons un multipartisme de façade avec une mainmise de l'appareil du FLN qu'on appelle le RND ou autre, c'est toujours les mêmes. Nous avons besoin d'une réelle remise en cause de ce multipartisme artificiel, et de ses prérogatives. Ce qui est extraordinaire c'est le manque de renouvellement de la classe politique et qu'en 2012 nous soyons toujours dirigés par des gens qui étaient là en 1954, c'est aberrant. Au-delà du problème du politique et de la religion, c'est un problème de générations qu'il faudra régler.

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