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SAUVAGE DE NINA BOURAOUI

Des sensations entre vertige et équilibre

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Des sensations entre vertige et équilibre

Sauvage est composé d'odeur de fleurs et de terre qui, en pénétrant l'âme d'Alya, exhale son imagination et la fait «décoller du réel».

Marqué par le succès de «La Martingale algérienne», l'ouvrage de Abderrah-mane Hadj-Nacer (cinq mille exemplaires vendus en libraire en six mois), la maison d'édition Barzakh entame l'année 2012 sous de bons auspices puisqu'elle promet d'être riche en publications, de l'Ane mort, roman de Chawki Amari au Dernier juif de Tamentit, le nouveau récit de Amin Zaoui, en passant par la réédition de textes majeurs de Rachid Boudjedra (notamment Journal d'une femme insomniaque) et l'édition d'essais ou de recueils de chroniques comme celles importantes du sociologue Lahouari Addi, Algérie, chroniques d'une expérience postcoloniale de modernisation. Enfin est attendu aussi pour ce mois, la publication des mémoires du fameux «couple Chaulet». Claudine et Pierre Chaulet y retracent leur parcours extraordinaire fruit d'un engagement de longue haleine et dont Reda Malek dit: «Voilà un livre émouvant et vrai. Fruit d'un travail de mémoire minutieux, il reste le parcours exceptionnel d'un couple exemplaire.» Mais en attendant, les éditions Barzakh ont étrenné l'année avec le dernier roman de Nina Bouraoui, Sauvage, une entrée en matière tout en douceur et en mystère. Un livre magnifique qui nous renvoie étrangement aux belles années de jeunesse de Nina Bouraoui elle-même et de son enfance dans les années 1970, à Alger, des années qu'elle décrit avec un souffle étonnement vrai, délicat et inspiré. Sauvage est l'histoire de Alya une adolescente à peine sortie de l'enfance mais pas complètement adulte, qui décide d'écrire, de tenir un journal en souvenir de son ami d'enfance, son alter ego, Sami. Sami qui disparaît sans laisser de trace si ce n'est marquer Alya à tout jamais d'où son envie de le raviver à chaque fois, plus qu'honorer sa mémoire dans ce récit imprégné d'un mystérieux incident qu'Alya ne tient à dévoiler qu'aux dernières pages de ce qui tient lieu de roman ici. Alya est un personnage profondément blessé dans son âme, qui tente de se reconstruire non sans un certain ressentiment envers celui qu'elle aimait. Il y a Alya mais aussi sa soeur qui passe son temps à écouter la radio et notamment la chanson de Sheila, Spacer, à s'enregistrer sur un magnétophone tout en rêvant d'être chanteuse ou danseuse, bref quelqu'un d'autre, mais il y a aussi Fatia la voisine qui se plaît à invoquer les esprits des morts, aussi la mère de Sami, névrosée dépressive qui présage la fin du monde dans les années 1980 et fait de bizarres cauchemars, faits de sang et d'apocalypse, puis il y a enfin le jeune voisin d' Alya, fou épris d'Elvis, Frank Gaba, avec lequel Alya fera l'expérience de l'amour, symbole d'espoir et d'ouverture vers l'autre, un passage peut-être vers l'âge adulte ou celui d'aller de l'avant. Alya est une fille complexe, nourrie de peur, parfois d'elle-même et parfois de son entourage immobile, mais bien plus, de son imagination qui lui joue des tours. Mais paradoxale qu'elle est, c'est une personne combative «parce quand on est triste on a rien à perdre» alors elle fait de sa mélancolie une force et tend à se laisser emporter par le vent et tel un poisson, nager à contre-courant. Bref, à «arrêter de réfléchir» par moments pour trouver son «équilibre», exercice si périlleux mais nécessaire pour le mental, celui qui contribuera en fait «de vivre, d'être libre de moi» note-t-elle... Alya n'a pourtant pas peur de se sentir marcher «à côté des autres» car elle est «à l'intérieur de la vie». La nature palpite en elle et fait écho à ses désirs ou inquiétudes, sa «peur intime» ou «peur chaude». Faire corps avec le calme du désert où la tempête de la nature lui permet de «penser le monde» et d'être dans la beauté des choses qu'elle sublime avec son imagination, ses mots. Mais voilà une certaine cassure en elle est venue un jour déstabiliser le courant normal des choses sur lequel elle essayera de s'en débarrasser pour enfin guérir du mal de Sami. Un gouffre qui se creuse en elle, telle cette forêt vertigineuse qu'ils arpentaient jadis ensemble tout en se sentant «à l'abri du temps». Tout simplement elle-même. De ce fait, trois temps composent ce roman, le temps d'Alya avec sa solitude et son étreinte avec le cosmos, le temps figé qu'elle partage avec Sami, celui du bonheur éphémère et enfin le temps extérieur où elle émerge de soi-même pour être dans le monde avec ses vestiges comme ces ruines romaines de Cherchell, un temps qui essaye de conjurer le mal qui habite le passé et l'avenir du pays.
L'écriture de Sauvage se veut alerte, autour de laquelle figure un cercle celui de la vie, l'amour et la mort, avec ses ingrédients du quotidien comme la peur, l'ennuie, le désir, la joie ou le chagrin. Sauvage bâtit son nid sur le sentiment d'absence, d'abord de l'oncle d'Alya, disparu au maquis, les absences répétées de la mère aliénée de Sami et puis la disparition de ce dernier qui perpétue cette pulsion de négation enfouie dans ses entrailles. Alya est à la lisière de la vie, de
l'amour et du désir naissant. Elle est la fille des frontières, dotée de surcroît d'une grand-mère française. Mais sa foi en l'imagination, source de ses problèmes parfois, ne l'empêche pas de croire en Dieu et en ses hommes. «Moi je me sentais pleine d'amour mais il me manquait parfois les mots pour l'exprimer. Alors je le gardais pour moi tout cet amour, et parfois il me fatiguait. Parce que je sentais mon coeur battre de plus en plus vite, de plus en plus fort, et au-delà de l'amour des autres, je sentais l'amour du monde en moi, l'amour de la nature, qui est aussi l'amour de Dieu», écrit-elle en page 123. Une belle métaphore qui n'est pas sans rappeler le film de Terrence Malick Tries of life, non pas par la trame ou la structure narrative mais par la force spirituelle qui s'en dégage telle un Mélancholia de Lars Von Trier à un moindre degré. Sauvage comme la forêt intérieure d'Alya? Sauvage est composé de tout cela, d'odeur de fleurs et de terre qui en pénétrant l'âme d'Alya exhale son imagination et la fait «décoller du réel».Les mots comme thérapie, Alya fait l'expérience psychologique d'aller au-delà d'elle-même en se racontant, pour enfin tourner la page. Une belle introspection romancée...

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