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AVANT-PREMIÈRE DE ALGÉRIE DU POSSIBLE À LA CINÉMATHÈQUE ALGÉRIENNE

Le doute mis en abîme

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Archives de la Guerre d'AlgérieArchives de la Guerre d'Algérie

Remonter le fil rouge du passé pour comprendre enfin qui était le père et tenter de démystifier les conditions de sa mort, telle est la gageure de l'auteure de ce doc de 88 mn.

Viviane Candas est une réalisatrice qui a vécu une partie de sa vie à Constantine avant de quitter l'Algérie à l'indépendance comme beaucoup d'autres. Mais elle, ce n'est pas une pied-noir comme les autres. Du moins son père était un avocat qui s'était rallié tôt à la cause indépendantiste que ce soit en Afrique noire ou en Algérie, il fera de la guerre de Libération algérienne son combat. Impliquée depuis l'enfance dans l'indépendance de l'Algérie, l'auteure du documentaire Algérie du possible, projeté en avant-première, jeudi, à Alger, interroge les compagnons de son père Yves Mathieu, avocat du FLN puis conseiller du premier gouvernement algérien. Elle tente de comprendre son parcours: anticolonialiste de la première heure, très actif en Algérie jusqu'à sa mort en 1966 dans des circonstances troubles. A-t-il été assassiné? C'est ce qu'elle tentera de savoir en remontant le fil rouge de son parcours en Algérie. Et c'est profitant de l'avènement du Festival culturel panafricain de 2009, que Viviane Candas vient en Algérie pour tenter de trouver une réponse à ses questionnements.
Pour comprendre le passé de son passé, cela viendra de ce déclic, ce point commun qu'est l'Algérie, terre qui a accueilli plein de révolutionnaires entre Che Guevara, Djamel Abdel Nasser d'Egypte et autres Black Panthers. Elle s'attellera ainsi à aller à la rencontre des anciens compagnons, proches et amis qui ont bien connu son père pour tenter de savoir qui était cet homme dont Jacques Vergès dira qu'il «était un homme qui peut s'engager pour une cause mais sans rester lucide». Est-ce une façon pour souligner sa passion, son côté entier et brave? sans doute que Oui. Tout partira en fait de lettres trouvées qui étaient adressés à sa mère et dans lesquelles on évoquait un certain Si Djamel, mais aussi de procès-verbaux retrouvés. Que faire de tout cette mémoire qui refait surface? Certains lui conseilleront d'ouvrir une enquête pour connaître vraiment la vérité sur la mort de son père d'autant que les anciens amis de ses parents tenaient, se rappelle-t-elle, des propos équivoques quant à sa mort accidentelle survenue le soir en pleine route lorsqu'un camion militaire lui rentra dedans de plein fouet.
Pour Viviane Candas ce film était pour elle une manière de faire le deuil de son père, tout en prenant conscience de son infaisabilité du deuil au fur et à mesure qu'elle prendra conscience de l'ampleur de cette chimère qui va la dérouter, mais sans pour autant la dissuader à aller jusqu'au bout de ce travail qui a duré six ans. Ainsi, les témoignages qu'on verra dans ce film seront plutôt des enregistrements faits à l'arraché sans trop de tournage préparé ou dûment écrit. Car l'écriture viendra après. D'emblée, le caractère humaniste de cet avocat est souligné quand on apprend en préambule qu'il défendait les Kabyles pour leur droit à l'accès à l'eau. Mais son action ne s'arrêtait pas aux résolutions de conflits d'ordre social, mais allait bien au-delà. C'est ainsi qu'en 1959, un attentat survient dans une station pétrolière en France et les actes considérés comme criminels sont imputés à trois militants algériens. Aussitôt 16 avocats vont se constituer pour leur défense. Parmi eux Yves Mathieu. Ceci survient dans un contexte des plus terribles avec la mise en place du plan Challe où les Hauts-Plateaux algériens sont bombardés au napalm.
Les trois Meziane Chérif, Aïssaoui et Mohamed Boudaï sont condamnés à la peine capitale, alors que l'opération Gerboise bleue fait rage dans le Sud algérien. Mais ces derniers arrivent à s'en tirer et sortent de prison. C'est l'indépendance et Ben Bella devient président de la République. C'est l'avènement de l'alphabétisation en masse et l'avènement de l'autogestion dont on soulignera grandement son échec. Avant cela les décrets sur les biens vacants sont appliqués et sont perçus comme une réponse symbolique à la poursuite des essais nucléaires au Sahara par la France. Mohamed Harbi dira que Yves Mathieu était favorable au système de l'autogestion qui «n'a pas marché à cause de l'Etat et qui n'a pas su tenir ses promesses aux ouvriers de vendre leurs marchandises à des prix normaux», dira Meziane Chérif et Mohamed Harbi de faire remarquer: «Cela a fini par des comportements de prédateurs. Cela ne correspondait pas à la mentalité de l'establishment du FLN qui pensait à autre chose.» Et Mohamed Béjaoui de relativiser en affirmant: «Nous n'avions pas cette culture.» C'est le coup d'Etat du 19 juin avec la prise du pouvoir de Boumediene et la mise à l'écart de beaucoup d'anciens moudjahidine et avec elle, l'installation des pratiques amplement barbares, la torture dans les cellules.
Dans ce documentaire de 88 mn, une coproduction signée Films de l'Atlantide, Djinn/Djelali Khalid, Terra Trema, il est clairement mentionné lors d'un passage rapide
que Yves Mathieu connaissait deux hommes qui s'apprêtaient à provoquer un attentat contre Boumediene. Des accointances supposées avec l'ennemi suffisaient-elles à l'époque pour tirer des conclusions et juger de la personne d'Yves Mathieu comme un élément potentiellement dérangeant et donc bon à être éliminé? Seules les archives et les concernés le savent. Quoi qu'il en soit, la réalisatrice qui a fini son film comme en l'ouvrant par des interrogations estimera néanmoins éprouver un sentiment de libération d'avoir fait ce film qui lui a permis de voir son père non plus comme un mythe mais comme un être incarné et de se demander: «En même temps est-ce que les gens disent vrai ou faux de ce qui m'a été dit, disons que moi je dirai que c'est 50/50. Mais il est clair qu'un travail de mémoire doit se faire avec les gens qui sont encore en vie pour la réhabilitation de l'Histoire.»
Avec des images signées Nasser Medjkane, Frédéric Mainçon, ce film documentaire faut- il le rappeler est truffé de documents d'archives et se clôt sur la vacuité du Panaf 2009 comme signe de désenchantement entre ce qu'était l'Algérie d'autrefois et ce qu'elle est devenue aujourd'hui. Un film sur le doute surtout et quel doute! Un film nécessaire car venant à point nommé pour décrasser nos certitudes et nous rappeler que les vérités officielles souvent biaisées, se terrent toujours du côté du plus fort. La vérité est ailleurs...

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