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ALGER

Deux ou trois choses que je sais d'elle...

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L'avenue du 1er NovembreL'avenue du 1er Novembre

L'objectif de cette chronique sort en effet du contexte tout en lui empruntant beaucoup.

Tout porte à croire que l'heure de gommer les rides qui ont défiguré Alger ces dernières années, a bel et bien sonné. La nouveauté est que, de plus en plus de gens sortent de chez eux pour aller dans d'autres quartiers redécouvrir les uns, des odeurs, les autres, des couleurs, d'aucuns la magie, que le quartier où ils demeurent ne leur offre plus. Est-ce parce qu'Alger a enfin trouvé l'homme idoine, le «génie»qui lui convient, pour se façonner une image de vraie capitale? Maître d'oeuvre inattendu d'une entreprise improbable il y a peu de temps, Abdelkader Zoukh, le wali iconoclaste du département, s'est découvert une vocation non seulement de wali bien inspiré mais aussi de bâtisseur. C'est quelqu'un dont la compétence fera sûrement date dans les annales de l'Alger des Beni-Mezghenna. Cette fois pourtant, nous ne ferons pas la recension des actions de rénovation qu'il a menées ou qu'il projette de mener d'ici 2030. L'objectif de cette chronique sort en effet du contexte tout en lui empruntant beaucoup. Et la raison en est simple: Alger compte bien plus «de deux ou trois choses que je sais d'elle». Aussi, ai-je choisi d'installer mon poste d'observation à l'entrée de l'avenue du 1er-Novembre pour interroger l' histoire de cette portion de la Casbah historique devenue entre-temps la grande avenue que l'on connaît. Elle s'appela d'abord avenue du 11-Novembre, rappelant ainsi l'armistice de la Première Guerre mondiale, ensuite avenue du 8 Novembre 1942, jour du débarquement du corps expéditionnaire anglo-américain en Afrique du Nord. Un jour qui confirme l'entrée en guerre de l'Amérique contre le IIIe Reich comme elle l'avait fait à partir de 1917, après trois ans d'une guerre menée tambour battant par les troupes de Guillaume II. Cette fois, l'aide américaine ira en premier lieu à l'Angleterre qui, au-delà de la date charnière de juin 1940, continuait de se battre aussi bien sur les plages du Pas-de-Calais (France) qu'en préparant ce que qui sera appelé plus tard: la «bataille d'Angleterre». Et la France dans tout ça? Envahie par les cuirassiers allemands en 13 jours en 1940,elle n'était plus ce qu'on pourrait appeler un allié crédible. Les Américains ne pourront réellement la libérer qu'à partir de 1944. C'est ce qu'a essayé de rappeler avec plus ou moins de vraisemblance le film «Paris brûle-t-il?»,une fiction que beaucoup de spectateurs ont vue et revue sans y trouver l'authenticité de ce qui a pu se passer pendant la guerre... Plus tard, il y a eu le «Jour le plus long» de Darryl Zanuk et après lui, des dizaines d'autres longs métrages réalisés in situ ou diffusés durant les «Trente Glorieuses en France». Des films dont les scripts n'ont jamais mentionné d'indices sur la bravoure des soldats algériens, du Sénégal, de Tunisie et du Maroc qui, lors de l'une des dernières mêlées marquant l'approche de la fin des hostilités, ont laissé sur le carreau des milliers d'entre eux pour permettre à la 3ème armée du général américain Patton d'entrer à Paris, en triomphatrice..
On aurait pu se contenter de ce bref rappel et tourner la page pour aborder la seconde «chose que je sais d'elle». Eh bien non! Car nous n'en avons pas fini avec le premier, à savoir l'avenue du 1er-Novembre, une artère à travers laquelle on ne lit hélas pas encore comme dans un livre ouvert. Cette avenue a été creusée au coeur même de la Basse-Casbah, une initiative d'utilité publique à l'époque parce que la nouvelle voie relie aujourd'hui la place des Martyrs et ses deux grandes mosquées au quartier de Bab-El-Oued.
Quelques mots sur la situation de ce quartier au début du XXe siècle.. Le moins qu'on puisse dire c'est que la population qui y habitait, attendait, résignée, depuis des années que la municipalité d'Alger, veuille bien entamer les travaux qui allaient amputer la vieille ville de sa partie la plus septentrionale, la plus grabataire aussi. Celle qui, avant 1940, déroulait encore son vieux bâti jusqu'à la darse de Kheir-Eddine Barberousse, dont l'empreinte est repérable en toutes saisons de la terrasse de Kahouet-El-Gourari, appelée naguère le «Café de la Marsa». Un établissement situé dans le prolongement de Kahouet-Tlemçani» et la place Hadj-Mrizek. Le percement de l'avenue a été entamé fin 1928-30.Et alors qu'en 1940, on croyait que sa démolition allait être suspendue par les délégués allemands de la commission mixte franco-allemande chargée de gérer la colonie jusqu'à la fin des hostilités, les «on-dit» du moment avaient soupçonné les Allemands de vouloir assécher la caisse du projet par souci d'austérité. Or, le chantier n'a non seulement pas fermé ses portes, mais, à mesure que les travaux d'excavation reprenaient leur rythme de naguère, les travailleurs chargés des fouilles signalèrent un jour qu'ils étaient sur le point d'atteindre les limites autorisées par l'ingénieur de la mairie. Un ou deux jours plus tard, ils atteignirent d'autres ruines que les ouvriers ne savaient à quelle période de l'histoire attribuer. En fait, il s'agissait des «ruines» d'Icosium. A ce moment-là, le travail en cours d'exécution prit vite de la valeur. Une valeur si intéressante qu'au troisième jour, deux terrassiers parmi l'équipe de fond, découvraient à leur tour une jarre plombée d'un épais bouchon de cire, qu'ils se mirent aussitôt à déboucher. Curieux, ils voulaient en connaître le contenu. Résultat, après lui avoir ôté le tampon de cire, la jarre mit à jour des pièces de monnaie en or frappées du sceau des gouvernants phéniciens de la période antique! Des pièces de monnaie datant de l'époque glorieuse du commerce lointain des villes de Tyr, de Sidon et d'Ougarit. Découverte à la suite de laquelle le mystère de la citadelle des Beni Mezghenna se dissipa, tout en redonnant un nouveau lustre à Alger, un lustre historique avec des racines profondément enfouies dans son lointain passé. Alger qui existait depuis au moins 32 siècles,voire davantage, reprit alors sa place légitime parmi les métropoles les plus anciennes du pourtour méditerranéen. Mieux encore, à en croire Obeid El-Bekri (IXe-Xe siècles) qui, de son côté, était convaincu que le mur de soutènement situé côté nord-Ouest dans la structure de la mosquée des 17 Colonnes (Djamâa El-Kebir), représentait une pièce unique en son genre: celle d'une civilisation datant de plus de six mille ans. De la civilisation sumérienne? Jusqu'ici rien n'est moins sûr, mais allez savoir ce qui se passerait si de nouvelles révélations venaient à confirmer un jour l'intuition qu'a eue El-Bekri à propos des Sumériens. Pour l'heure nous nous contenterons de ce qui existe... Revenons à Kahouet-El-Gourari. Durant la période coloniale cet établissement portait comme il a été mentionné plus haut, sur le fronton qui fait face à la mer, l'enseigne de «Café de la Marsa». Située à quelques pas de l'endroit où Raïs Hamidou venait au moins deux fois par semaine astiquer son esquif avant de prendre le large (période ottomane fdébut du XIXe siècle), le café de la Marsa a connu toutes sortes de clientèles. Des Maltais, des Italiens, des Espagnols, des Mahonnais se relayèrent à son animation jusqu'au jour où la majorité de ses clients est devenue algérienne. L'occasion était propice, le corps expéditionnaire anglo-américain venant de débarquer à Alger, une odeur de marché noir balaya vite l'odeur de noyaux de dattes «torréfiés» qui faisaient office de café à cette époque de disette prolongée. Sous une influence normative, les bars et les cafés de la capitale, reprirent quand-même leur vocation de pourvoyeurs de produits de qualité. Pour s'en procurer, il suffisait de payer le prix... fort. Cette période terminée, la politique reprit de la vitalité, avec notamment l'espoir déclenché par Ferhat Abbas à travers des revendications allant de l'égalité des droits (entre pieds-noirs et autochtones), vieille revendication inaboutie du parti du docteur Bendjelloul, à l'autonomie interne de l'Algérie qui, selon l'optique des AML (Amis du manifeste et de la liberté) devait constituer un chapitre ouvrant à terme aux Algériens les chemins de la liberté.Sous l'impulsion d'une renaissance inattendue de la politique, renaissance encouragée indirectement par les agents de Robert Murphy, le Café de la Marsa devient l'épicentre d'une avant-garde dont la provenance diversifiée, moissonnait large dans les courants patriotiques. Se rencontraient-là des militants de tous bords: des gens du Mtld, du PCA, de l'Udma, peu d'Ouléma, même des «Européens», une poignée seulement, des gens qui aimaient le soleil d'Afrique et qui souhaitaient rester le plus longtemps possible sous son influence. La scission du Mtld de Mars 1954, aura pour conséquence d'accentuer le clivage entre les militants qui, la veille encore, se revendiquaient de la même appartenance. Après le déclenchement de Novembre,ce qu'on appelle aujourd'hui Kahouet El-Gourari, changea aussitôt d'ambiance. Les voies habituellement tonitruantes d'une certaine catégorie de clients,laissèrent place à des apartés au ton discret. Les codes anciens furent réactivés. Parmi les habitués de l'établissement, on voyait assidûment débarquer quasiment à heure fixe, des personnages comme Ahcène Laskri et Mohammed Hamada, tous deux morts sous les balles des tueurs du MNA, Bouzrina Arezki dit H'didouche, celui-là même qui a recruté un certain Ali Ammar dit Ali la Pointe après sa fuite du camp des travaux forcés de Damiette, près de Médéa.
Parmi les «deux ou trois choses que je sais d'elle» Kaouet El-Gourari en est la deuxième. Nous aurions pu y ajouter deux ou trois autres pour bien cerner notre sujet. Comme par exemple l'évocation des chevaux de Diar-El-Mahçoul dont le transfert jusqu'au voisinage du Bastion 23, a été effectué sans casse ni égratignure au tout début de l'indépendance. Un miracle! Enfin, l'autre jour, il y a trois mois environ, alors que nous nous attablions pour entreprendre de décortiquer l'actualité de la semaine, est entré un couple d'étrangers, un ambassadeur et sa femme, tous deux originaires d'Amérique du Sud. Par chance un de nos amis les reconnut, il les invita à notre table. Et la discussion reprit de plus belle, prenant soudain une dimension plus «internationale»...

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