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SMOCKEY, MUSICIEN BURKINABÉ ENGAGÉ, MEMBRE DU JURY AUX JMC 2017

"Aux peuples de prendre leur destin en main"

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On veut maintenant être des acteurs réels du changementOn veut maintenant être des acteurs réels du changement

Il y a des rencontres comme ça qui relèvent de la providence et qui nous confortent dans l'idée d'avoir bien fait de venir à Tunis. Doué d'un charisme certain, doublé d'un franc-parler né d'un engagement tôt assumé, Smokey est sans aucun doute notre révélation de ces JMC dont le directeur artistique lui avouera même «vous êtes le premier Africain non-maghrébin à figurer dans le jury pour la première fois». Il était temps! «Smockey s'est fait connaître avec son studio Abazon («il faut faire vite») qui lance le mouvement hip-hop à Ouagadougou. Inspiré par Georges Brassens, ce Franco-Burkinabé donne ses lettres de noblesse au rap ouagalais avec trois albums au texte engagé: «Epitaphe», «Zamana» (Le peuple) et Code noir. Associé à Sams'K, chanteur de reggae, il décide en 2013 d'utiliser leur notoriété pour faire entendre une nouvelle voix politique. L'idée est de mobiliser la société civile pour «un grand nettoyage, un coup de balai citoyen» explique-t-il. Le mouvement qui se réclame de Thomas Sankara prend rapidement de l'ampleur. Le 31 mai 2014, les artistes remplissent un stade de 35.000 places et deviennent les représentants de la révolte populaire contre Blaise Compaoré.» note le magazine Le Point à son sujet. En 2014 Smokey écrit aussi le spectacle «Nuit blanche à Ouagadougou», qui raconte la chute du pouvoir à la veille de 2015. Aussi, cet artiste sentait les choses venir. Grace à sa musique et son mouvement politique, Smockey a pu instaurer une mutation au sein de sa société. Celle-ci continue à s'opérer au jour d'aujourd'hui. L'artiste nous en parle...

L'Expression: Smockey, vous êtes ici aux Journées musicales de Carthage en tant que membre de jury. Tout d'abord, pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs?
Smockey:
Je m'appelle aussi Banbara Serge Martin, je suis connu en tant que Smockey, mon nom d'artiste, je suis musicien et rappeur. Je suis aussi propriétaire d'un label qui s'appelle Studio Abazon. On fait beaucoup de productions dans le domaine de la musique africaine et notamment le hip-hop au Burkina. Je suis accessoirement un des membres fondateurs du mouvement le «Balai citoyen» qui est un mouvement de société civile qui s'active pour la défense des droits citoyens, qui se veut être une force de proposition et de pression.

C'est un peu modeste de votre part quand vous dites «accessoirement». On croit savoir que vous êtes plutôt l'un des piliers «visionnaires» qui ont prédit et participé au départ de votre ancien président Blaise Campaoré. Quel regard portez-vous sur cela?
Je vois cela comme un devoir de citoyen. Une responsabilité. Il appartient à tous les peuples de prendre leur destin en main. Nous sommes les héritiers entre autres de feu Thomas Sankara et le journaliste Norbert Zango assassiné en 1998. Donc des gens ont estimé que leur dignité n'avait pas de prix, qu'ils pouvaient aller jusqu'au sacrifice de leur vie. Il fallait des convictions pour les défendre. Nous pensons que ce sont des vérités. Que si on veut changer le destin d'un petit pays, pauvre pays, comme le Burkina Faso, pauvre mais pas soumis, il faut qu'on comprenne qu'on doit être une des forces composantes de son développement. Dès lors que vous prononcez le nom de citoyen qui vient du mot cité, la cité est un terme éminemment politique, vous êtes forcément politique. Je ne comprends pas les gens qui passent leur temps à dire qu'ils sont apolitiques et qui, d'une certaine façon, profitent d'un système même s'il y a des contraintes. Nous faisons en sorte d'éliminer le maximum de contraintes. Parce que l'Etat et le pouvoir démocratique sont au service du citoyen, pas l'inverse. A partir du moment où vous chantez des chansons et vous dénoncez des abus de la mal gouvernance, de corruption, il ne suffit pas de les défendre dans le fond ou dans l'idée, mais dans l'action. C'est pour ça que j'aime reprendre cette phrase de Gandhi, quand on lui a posé la question à savoir «c'est quoi le bonheur pour vous?», il a répondu: «C'est quand les actes sont en accord avec les paroles.» En effet, il ne suffit pas de passer son temps à parler de choses sans les défendre, mais d'aller au bout des choses. A ce moment quand vous arrivez à joindre l'acte à la parole, ça vous rend heureux. Ce bonheur-là vient du fait que nous pensons défendre des causes justes. Ces causes méritent donc d'être défendues. Quels que soient l'endroit et la manière.

Par les urnes notamment...
Tout à fait, dans un esprit pacifique. Aucune de nos manifestations n'a été faite avec les armes ou des lance-pierres même. Nos manifestations ont été faites de mains nues. Il ne faut pas renverser les choses. C'est nous qui combattons contre un système oppresseur à mains nues. Ce n'est pas le système qui nous oppresse qui est la victime. A partir d'un moment la victime dit stop, faut arrêter d'être des victimes. On veut maintenant être des acteurs réels du changement. Cette fameuse renaissance africaine que beaucoup de nos aînés ont rêvé, elle doit pouvoir exister. Parce que nous avons suffisamment d'acquis historiques, de gens qui se sont sacrifiés pour une cause qui nous a permis de pouvoir faire le relais de cette lutte-là. Car cette lutte c'est une course de fond. Ce n'est pas une course de vitesse. Elle doit être aussi une course de relais. Il faut qu'on puisse poursuivre ce combat qu'ils ont mené.

Comment va le Burkina Faso depuis le coup d'Etat? Y a-t il vraiment un changement au niveau des mentalités?
Oui, surtout ça! Il y a énormément de changements au niveau des mentalités chez les citoyens burkinabés et ça c'est déjà un bon point. Certains diraient même, ironiquement, un peu trop. La liberté d'expression elle est là. Non ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Comme me disait un clochard à Casablanca après lui avoir donné une cigarette. S'organiser c'est gagner. Le monsieur a mis toute sa vie pour comprendre cela. il n'a plus d'endroit où dormir. Il a résumé l'intérêt d'une vie en une phrase. Nous, il faut qu'on s'organise justement pour faire en sorte que les fruits de cette lutte puissent être effectivement dégustés par le peuple. C'est ce qu'on essaie de faire. Vous parlez de liberté d'expression. C'est très bien. C'est vrai que c'est un acquis. La population aujourd'hui a compris que c'est elle qui détenait les cartes de son destin en main. On dit que «tout peuple mérite ses dirigeants». La population ayant compris cela, c'est vrai qu'elle a tendance aujourd'hui à se faire justice... Pourquoi? parce que d'un autre côté, même s'il y a insurrection et révolution, les mentalités ont changé, mais les mentalités des dirigeants n'ont pas encore évolué. Malheureusement, les mêmes causes peuvent produire toujours les mêmes effets. D'un point de vue économique, il faudrait déjà que le peuple se sente partie prenante de cette économie-là. Il faudrait dans ce cas qu'il y ait plus de transparence dans la gestion de la chose publique, plus de redevabilité, qu'il y ait plus de justice sociale, plus de justice tout court. Il y a énormément de dossiers, de crimes économiques et des crimes de sang qui ne sont toujours pas jugé. Ça prend beaucoup de temps et pour qu'il y ait réconciliation, il faudrait qu'il y ait vérité. Et justice. Donc ça va venir. Je ne suis pas pessimiste. Ce qu'il faut savoir, ce que beaucoup de gens ne savent pas c'est qu'il y a plusieurs acquis, le peuple s'est mis déjà à avoir confiance en son pouvoir. Le second acquis c'est la sacralisation du fameux article 37 qui empêche le président de se présenter plus de deux fois. Aujourd'hui c'est terminé. C'est écrit dans la Constitution, plus aucun président ne peut rester plus de dix ans. Le gouvernement dont beaucoup de gens se plaisent sera obligé de partir dans à peu près huit ans. C'est déjà un acquis. Ensuite, il y a l'interdiction pour les militaires de participer aux élections sauf s'ils quittent le corps d'armée d'origine cinq ans auparavant. Ça aussi c'est un acquis. Plus de clientélisme politique, plus de tee-shirt, ni de gadget à l'effigie des partis politiques. Le délit d'apparence c'est aussi interdit. Aujourd'hui si on constate qu'il y a une trop grande différence entre vos possessions actuelles et votre salaire, une enquête peut être diligentée. Il y a eu la révolte du code minier. Il y a eu la dissolution du régiment sécuritaire présidentiel qui a terrorisé la population pendant 30 ans. Aujourd'hui il est dissous etc. il ya aussi la séparation de l'Exécutif et du judiciaire. Le président ne peut plus nommer aucun magistrat. Même en France ce n'est pas encore aussi évolué que ça. Tout ça théoriquement ce sont des acquis. Après il faut passer à la pratique. C'est plus complexe que ça parce que l'habitude étant une seconde nature, les lois existent, elles ne sont suffisamment pas bien appliquées. L'exercice routinier de la démocratie, c'est la pression de la société civile et des groupes organisés qui fera qu'on arrivera à faire véritablement changer les choses.

Qu'attendez-vous de cet événement que sont les JMC?
Il faudra peut-être posé la question aux organisateurs de l'événement. je n'entends pas plus que la mission qu'on m'a confiée. C'est-à-dire en tant que jury évaluer les participants. Ce que j'attends des participants c'est: plutôt qu'ils donnent le meilleur d'eux-mêmes pour nous faciliter la tâche. Ce n'est jamais facile pour un musicien de juger ses camarades. Cela met dans une situation qui n'est pas aisée. On va essayer de faire nos choix selon un certain nombre de critères et qui comportent souvent notre propre subjectivité.

Ne pensez-vous pas que l'Afrique y est très peu représentée?
Oui, c'est une des premières critiques que j'ai émises le jour de mon arrivée. J'ai trouvé un peu bizarre qu'il n'y ait que des participants tunisiens, marocains, égyptiens, même si j'ai vu qu'il y avait exceptionnellement une participante du Centrafrique. Je me dis que c'est déjà un début. On m'a dit d'ailleurs que j'étais le premier Africain non-maghrébin dans le jury; j'ai dit que j'en suis fort aise et fort honoré, mais je pense que ça devrait aller plus loin. Ça permettrait de grandir notamment le festival. De le légitimer aussi et puis pourquoi ne pas le rendre plus proche des réalités contemporaines?
A un niveau plus proche des goûts éclectiques de la jeunesse?

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