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KARIM SAYAD, RÉALISATEUR, À L'EXPRESSION

"J'ai appris beaucoup de l'Algérie..."

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Il a clôturé en beauté la 15e édition des Rencontres cinématographiques de Béjaïa le 15 septembre en présentant en avant-première algérienne son long métrage documentaire Des moutons et des hommes.
Un film plein de tendresse sur les éducateurs et vendeurs de béliers, leurs dresseurs de combats aussi, mais pas que. Un film sur un animal bien connu des Algériens sur fond de malaise social et de portrait de notre environnement socio- psychologique.
Un film dans la même veine que son précédent, le moyen métrage Babor Casanova.
Le jeune réalisateur mi-suisse mi-algérien était là pour le présenter devant un public plutôt satisfait. Nous sommes partis à sa rencontre pour faire ample connaissance avec son film, Des moutons et des hommes...

L'Expression: Vous venez présenter en avant-première algérienne votre documentaire qui s'appelle Des moutons et des hommes. Vous avez suivi en partie des hommes qui font le commerce du mouton, certains entretiennent aussi des moutons presque comme un animal de compagnie et d'autres pour le combat. Comment vous est venue l'idée de cefilm?
Karim Sayad: Il y a d'abord les souvenirs d'enfance les jours de l'Aïd, cette étrange relation d'affection qu'on a avec lui. On sait en même temps, qu'il va mourir deux jours avant on joue avec. Les souvenirs d'enfance, je pense que ce sont des bonnes inspirations pour faire des films ou autre chose.
La deuxième chose est une image que j'avais gardée d'El Harrach. C'était un homme un peu racaille avec une casquette Lacoste, vissée sur la tête, genre un peu bad boy qui marchait fièrement avec son mouton. Ça m'avait interpellé. C'est ça qui m'a donné envie d'aller explorer ce monde. En Europe ce sont les chiens de combat. Pour le mouton ça avait un côté ridicule en fait. C'était un point de départ. Après j'ai commencé à chercher beaucoup sur le Net et sur Facebook, des vidéos notamment pour regarder comment ça se passe. Ce que j'ai aimé c'est comme dans Babor Casanova, avec les ultras, ce sont les premiers concernés qui se mettent en scène. Quand j'ai commencé mes recherches je n'ai pas trouvé beaucoup d'articles. À l'approche de l'Aïd, il y a toujours des petits articles sur la presse. Mais des articles pas du tout fouillés et qui partent dans ce sens. Via Facebook, on a pu rencontrer des gens et ainsi de suite.

J'ai cru comprendre que ce sont les personnes qui ont travaillé avec vous sur Babor Casanova qui vous ont aussi aiguillonné sur ces contacts-là pour faire ce film?
Oui, Je dirai merci à Amine Kabbes, Lyès Stylo et Brahim Derriche, les deux sont de Bab El Oued. Je les ai connus via Amine. C'est comme dans Babor... je fais un premier contact via Facebook avec des gens que je ne connais pas. Je viens à Alger, j'essaye de les rencontrer et puis, après, on les rencontre, on découvre cette partie du monde. Amine active le réseau et puis on rencontre d'autres gens. On avait passé trois semaines, un mois où on a rencontré beaucoup de gens, déjà, pour tenter de comprendre d'abord... Plus on cherchait plus on découvrait différents profils, certains élèvent les moutons, d'autres sont très dans le show of et ne sont pas très respectés dans le milieu.

Qu'est-ce qui fait qu'un garçon comme vous qui vit en Suisse vienne en Algérie et s'intéresse à ce genre de milieu exactement comme dans le film Babor Casanova avec les supporters de foot? C'est-à-dire des gens un peu marginaux dont on ne parle pas souvent?
Je suis quelqu'un qui est très attaché à l'Algérie de facto. Il y a toujours cette question qu'on me pose et qui revient souvent: «Tu es beaucoup plus suisse ou algérien?»
En fait, ça m'a longtemps tracassé, mais, c'est la question qui est mal posée. Je suis les deux et c'est difficile pour les gens de se dire qu'on est deux choses, car je suis les deux et je le vis très bien.
La seconde chose est pourquoi je fais le film sur Alger? C'est parce que j'ai beaucoup appris de l'Algérie. Ma famille est modeste, elle vient de Sour El Ghozlane. Ma famille à Alger est à El Harrach et toute l'Algérie où ça danse et où ça boit, avec des filles et des garçons mélangés, je ne l'ai connue que grâce au cinéma. Je pense à l'univers de Nadir Moknache dans «Délice Paloma» ou «Viva Laldjérie». J'étais halluciné, je n'avais jamais vu ça en vrai. Je n'avais pas accès à ce monde-là en fait. Je me suis dit que, dans le cinéma qui traite de l'Algérie, même dans les films de Teguia que j'aime beaucoup, avec des regards très intellectuels qui m'ont beaucoup appris et bien que l'Algérie que je connaissais quand je partais en vacances n'était pas encore très représentée, à part dans les films de Merzak Allouache où il y va avec son regard à lui dans certains endroits. Je me suis dit qu'il fallait peut-être essayer de faire exister aussi cette Algérie-là, à l'écran, parce que je pense que ces gens représentent beaucoup d'Algériens et pourtant, ils sont beaucoup moins représentés dans le cinéma. Je voulais tenter de les montrer à l'écran.

Votre titre Des moutons et des hommes évoque en moi un titre de film, celui de Xavier Bovois, Des hommes et des dieux, sachant que dans votre film vous évoquez le sacrifice du prophète Abraham (SLS), celui du mouton par le truchement de votre personnage Samir qui, lui, parle à la fin des années de sang où des Algériens se faisaient également égorger à leur tour sur l'autel de la barbarie intégriste...Qu'en pensez-vous?
Le titre, j'ai beaucoup galéré pour le trouver. C'était très dur pour en trouver un au film. J'avais plusieurs idées. On avait pensé à Sacrifié à un moment donné on s'était dit qu'il aurait pu marcher pour l'Algérie. Après, y avait plein de titres qui étaient déjà pris. On s'est dit qu'au final ce sont des gens simples. Pourquoi ne pas appeler ce film tout simplement comme ça. Certains m'ont reproché en effet la simplicité du titre, mais c'est vrai, par rapport à Xavier Bovois je n'avais pas pensé à ça, effectivement ça fait sens. On m'avait posé la question à Toronto sur un livre de Steinbeck qui s'appelle Des souris et des hommes et j'avoue que je me suis senti un peu bête car je n'avais pas entendu parler du livre ni encore lu.
Apparemment, il est très connu parce que plusieurs personnes m'ont dit que mon film était un clin d'oeil à ce livre et j'ai dit: non. Finalement, entre les titres déjà pris, on s'est dit, eh bien, soyons simples et voilà, parce que le film ne parle que de ça!

Par certains aspects, le film fait une certaine critique de la société, de ces hommes qui continuent à se méfier les uns des autres après la décennie noire, mais se prennent d'affection pour les animaux...
Ce qui me touche beaucoup dans la société d'aujourd'hui et qui me fait mal au coeur parce que j'aime trop ce pays c'est que j'ai l'impression qu'on n'a pas encore tourné cette page. C'est très présent chez les gens. On la refoule et du coup, j'avais envie d'essayer de regarder ça en face et se dire: voilà où on est un peu arrivés et des fois, on évite de se regarder en face parce que ça nous fait mal...
En fait, c'est normal. Oui, le mouton est un animal très métaphorique grâce auquel tu peux justement faire beaucoup de liens. le but du film par contre, n'était pas du tout de dicter aux spectateurs une idée en lui disant je pense comme ça: c'est-à-dire que les hommes sont des moutons. Il s'agissait plutôt d'utiliser cette métaphore, de l'activer chez le spectateur en laissant très ouvert le domaine de l'interprétation. Mon rêve est qu'on sorte de ce film et on réfléchisse à qu'est-ce que ça veut dire?» Peut être la seule chose que je dirais est: «De qui sommes-nous les moutons et de qui sommes-nous les maîtres en fait?» Comme je le disais tout à l'heure lors du débat, moi je suis le mouton de la société de consommation, on est tous des suiveurs en quelque sorte et parfois on se rebelle face à d'autres. C'est un peu ce que je voulais dire et soulever comme question dans le film.. Quand on voit le cimetière par exemple, ce sont les traces de la France qui était là, Notre Dame de Paris pareil, quand je mets Min djibalina à la fin, cela renvoie au peuple qui s'est révolté contre ça. On dit que le sacrifice est plus important que la vie. Tous ces codes qui sont présents dans la société, j'avais envie de les prendre et nous les mettre en face.

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