LA 5E ÉDITION S'EST TENUE DU 14 AU 17 SEPTEMBRE À MOSTAGANEM

RETOUR SUR LE FESTIVAL DU MELHOUN

Dédié à Sidi Lakhdar Benkhelouf
Dédié à Sidi Lakhdar Benkhelouf

Le Festival du melhoun a pris fin dimanche dernier à la Maison de la culture de Mostaganem, tard dans la soirée. En apothéose, convient-il de souligner. Avec en prime, du chant bédouin et de la musique citadine que portèrent merveilleusement bien l'ensemble féminin de l'Association El Fen Oua Nachat de Mostaganem et les talentueuses chanteuses Mériem Ben Allel et Hasna Hini. Cela, bien sûr, parallèlement à des déclamations poétiques que de nombreux poètes déclinèrent dans la pure tradition bédouine.

La veille, une journée d'études dédiée au «chi'ir melhoun» et son rapport à la société a donné lieu à d'intéressantes joutes oratoires animées par de nombreux spécialistes de la question. Invité à intervenir, je n'ai pas manqué de paraphraser mon ami Mohammed Souhil Dib, surtout lorsqu'il soutient que quand le poète conjugue poétique et politique il ne manque pas de porter la parole empêchée. Cette parole que la caste coloniale et l'Association des Ouléma auront tenté, mais en vain, de mettre en cage. Et c'était la problématique que j'ai développée, non sans déstabiliser mon ami Abdelkader Bendaâmèche commissaire général s'il en est du Festival national du melhoun, pour proposer un éclairage nouveau sur la stigmatisation de cette poésie par les courants incriminés. La position de la caste coloniale et la frilosité du mouvement réformiste trouvent leur explication première dans l'interprétation de ce constat cher à mon ami Mohammed Souhil Dib: «La sensibilité crée l'épopée. Les mots en sont les moyens. Il reste l'artisan: c'est le poète. Quand ce dernier s'en mêle, les accidents de l'histoire - que le chroniqueur réduit à de froids constats - prennent les contours des mythes et des actes légendaires.» Pour le philosophe tlemcénien, les faits chantés par la poésie ne sont pas forcément ceux qui relèvent de l'Eros, raccourci outrageusement emprunté par les détracteurs de ce moyen d'expression: «Il est évident que le poème traduit, très souvent, une praxis sociale, une conduite groupale. L'esthétique peut s'élaborer sur une thématique sociale. La raison de cela est simple: personne mieux que le poète n'est dépositaire des sentiments du groupe et des archétypes de ses pensées.» En termes décodés, quand un poète comme Ben Msaïb au XVIIIe siècle ou Moulay Ahmed El-Medeghri, au XXe, se fait verbe, il conjugue poétique et politique pour porter la parole empêchée. Ce qui n'est pas sans nous rappeler cette phrase de R. Lewinter: «Et si parmi tous les hommes, aveugles, sourds et muets, l'artiste est celui qui entend et parle», rend compte du rôle du poète maghrébin en tant que «porte-parole des muets». Autant dire que l'isolement du poète nourrit sa capacité de dire autant que son attitude plus ou moins narcissique. On peut dans une certaine mesure, estime la même source, ranger le «cha'îr» dans cette catégorie, mais pas le «goual» au sens maghrébin du terme, car entre la poésie du premier et celle du second, il y a toute la distance qui sépare le poème subjectif du poème représentatif. Une remarque pertinente que voici surtout que, très souvent, le poète algérien se prescrit de dire la réalité sociale au lieu de se dire: «C'est ce qui explique la haine que le colonat français a vouée au poète révolutionnaire, tel El-Medeghri dont les manuscrits portent souvent le sceau du tribunal d'Oran. Quand les vagues successives des familles tlemcéniennes persécutées par la police en 1910 - pour les mêmes motifs que ceux qui faisaient se soulever les populations des Aurès en 1916, et aboutir à l'attaque du fort Mac-Mahon (Ain Touta) - s'ingéniaient à quitter leurs maisons sans se faire repérer, et gagner les terres de l'exil en Syrie, en Egypte, en Tunisie, ou la «patrie soeur» du Maroc, Moulay Ahmed El-Medeghri devait tracer alors des vers perturbateurs:

«L'angoisse s'empare du coeur de la population: Ah, l'infamie de ce pouvoir Violateur des lieux sacrés Et de nos nobles demeures.»
Le récit de la défaite ne pouvait servir qu'à semer la révolte
Ce poète est, souligne la même source, l'un de ceux qui, dans la tradition de Sidi Lakhdar Ben Khlouf de Mostaganem, ou de Mohammed Belkheir d'al-Bayyed (chantre des Oulad Sid Cheikh incarcéré en Corse dans la forteresse de Calvi), ont placé la poésie dans sa condition essentielle, c'est-à-dire dans le rapport qui lie l'art de l'individu au destin de la collectivité, à une époque particulière de l'Histoire.»
Un poème d'un pathétisme insondable restitue merveilleusement bien ce qui vient d'être souligné. La prise sanglante d'Alger en constitue la préoccupation cardinale. Edifiant à bien des égards tant par son signifié que par le rôle politique qu'elle aura joué, cette oeuvre monumentale de Sidi Abdelkader permet, à son auteur, alors étudiant dans une des zaouïas de la Régence, de raconter ce qu'il avait vu. A travers bien sûr toutes ces scènes de destructions, de massacres et d'horreur où l'instinct grégaire prenait sempiternellement le dessus sur toute considération humaine. Contrairement à ce qui a été rapporté par J. Desparmets dans son explication de ce poème qu'il intitula «L'Entrée des Français en Algérie», Sidi Abdelkader n'était pas Algérois puisqu'il était originaire de la ville de Mazouna, une ville au passé historique et théologique des plus indéniables. Il reste, cependant, que l'étude de ce professeur agrégé d'arabe honoraire est particulièrement intéressante. A fortiori lorsqu'elle apporte des éclairages probants sur le rôle joué par la dynamique culturelle, en général et la poésie, en particulier, dans le raffermissement du sentiment national et la résistance plurielle à la conquête: «Il a été écrit par un Algérois inconnu, sous l'impression immédiate des événements, et depuis, pendant cent ans (l'étude a été certainement commise en 1930, à l'occasion de la célébration du centenaire de la colonisation) sur des feuilles mieux cachées que le Coran qui doit rester pourtant inviolable au mécréant, il n'a cessé d'être colporté de marché en marché, partout où grondait un mécontentement, entre le tambourin et la flûte en roseau, dans le bagage du meddah.» Un meddah qui jouera un rôle tangible dans la propagation de ce poème en perpétuant la tradition de ces accents patriotiques et religieux qui, de tout temps, ont ranimé dans le coeur des Algériens les ferveurs de la guerre sainte. Dans la bouche de ce meddah, souligne J. Desparmets, le récit de la défaite ne pouvait servir qu'à semer la révolte: «D'après les scribes qui nous ont conservé ce monument vénérable de la poésie algéroise, notre poème aurait contribué pour sa part à la préparation de tous les mouvements insurrectionnels qui ont éclaté dans la province d'Alger depuis le soulèvement de Ben Zamoun en 1830 jusqu'à l'échauffourée de Margueritte en 1901.
Pour le général de division Melchior Joseph Eugène Daumas, le premier Français à avoir recueilli ce merveilleux poème autant qu'accablant plaidoyer, le peuple arabe ne vit que de traditions; l'histoire est presque tout entière pour lui dans les récits et dans les chants populaires, où son esprit enthousiaste a consigné, pour l'éducation de ses enfants, les faits dans lesquels il a cru voir le doigt de Dieu. Les livres mêmes sont des légendes, souligne l'auteur de Moeurs et coutumes de l'Algérie (1853), Les chevaux du Sahara et les moeurs du désert (1862). Dans mon argumentaire, il a été beaucoup question de la position du mouvement réformiste par rapport au melhoun. Un moyen d'expression populaire mis à mal par un rigorisme des plus déplacés quand il n'était pas castrateur. Les raisons? Elles sont intimement liées à l'essence du patrimoine incriminé. Une essence irriguée le plus souvent par l'illumination soudaine ou, si vous préférez, par le soufisme. Se trompant assurément de cible, l'Association des Ouléma s'évertuera des décennies durant à combattre le discours porté par le melhoun en même temps qu'une façon d'accéder à Allah grâce à une constante quête de la connaissance et une praxis socio-cultuelle en adéquation avec la réalité maghrébine.

Lorsque les ouléma jettent l'anathème sur le melhoun
Le livre «Les Jeunes Algériens» de mon ami Benali El Hassar propose un document inédit sur les dichotomies à l'honneur. Le document en question a été conçu à l'effet de proposer de précieux éléments d'analyse nécessaires à la compréhension de la genèse de l'inextricable situation vécue par les deux courants: les uns appelant au retour aux sources de l'islam purifié des preux ancêtres, les autres reprochant à leur réformisme un islam qui regarde du côté de l'Orient, donc en complète rupture avec «les voies d'un islam authentique tel que pratiqué depuis des siècles au Maghreb ou en Occident musulman». Le contexte ayant permis le jaillissement d'un tel document mérite d'être évoqué. Il fait suite à la décision annoncée par l'administration coloniale d'accorder, en application de la loi de 1905 portant séparation de l'église et de l'Etat et gestion des lieux du culte en Algérie, à l'association de Cheikh Abdelhamid Ben Badis.
En intervenant ainsi, je savais que j'allais occasionner quelques sueurs froides au commissaire général du festival, voire lui faire regretter de m'avoir invité. A un moment où cette approche devait susciter l'adhésion de l'assistance par son originalité et son signifié inédit. Me faisant le relais de Mohammed Souhil Dib, je me suis posé une kyrielle de questions sur la valeur documentaire d'un texte de poésie populaire et la manière d'appréhender son témoignage. Une démarche qu'aurait dû emprunter le mouvement réformiste avant de jeter l'anathème sur le melhoun. Pour le philosophe tlemcénien, il est certain que ce genre poétique demeure empreint de la conjoncture historique qui, dans une large mesure, justifie sa composition: «Dans la société maghrébine, la culture orale joue un rôle de premier choix dans la vie idéologique, la mémorisation des faits historiques, politiques et autres, se substitue à leur consignation par l'écriture. Même si cette technique de fixation est entachée de toute une frange folklorique, où la mythologie populaire exerce une réelle emprise, il n'en demeure pas moins que les détails qu'elle véhicule constituent de précieuses informations pour l'historien, le sociologue, l'anthropologue...» En d'autres termes, la même source croit savoir que tout discours porte la marque de son historicité. Toute expression, même esthétisée - c'est-à-dire qui ne s'engage dans la réalité que par le détour de la distanciation, de la médiation littéraire - se définit par un enjeu du langage, lui-même engendré par un cadre historique. A l'appui de ces affirmations en relation avec l'interpellation de l'historiographie, Mohammed Souhil Dib recourt à un extrait d'une pièce poétique de Ben M'saïb, une pièce sur Tlemcen dominée par l'Odjac turc:

Son deuil fut tel qu'elle se tailla un habit d'avanies, reniant son bonheur d'antan pour ne vivre que d'amertume.
Humiliée est-elle, atteinte en son coeur, l'adversité l'accablant autant que les chagrins.
Paisible autrefois et prospère, heureuse de vivre, la voici avilie.
Comparée aux autres villes, eût-elle valu un dirham ou à peine!
Sans subside, sans force, à quel siège peut-elle faire face?
Sans le moindre négoce, ni bénéfice: quelques biens, mais nul preneur. Victime d'acte abjecte est-elle, abandonnée à son triste sort entre les mains des voleurs et des tyrans.
Eût-elle pleuré son destin, on ne s'en soucie guère, se fût-elle plainte, on crie alors au mensonge.

Chaque coeur est prédisposé à connaître la réalité des choses
Il y a donc un contexte historique au sein duquel certains textes du Melhoun s'élaborent, tout en prenant le contexte comme prétexte de leur élaboration. C'est dans cette optique que leur déchiffrement exige la lecture de l'historien. Pour éviter surtout les pièges de l'intolérance et des luttes intestines qui n'ont pas été sans fragiliser la parole empêchée et sans gangréner les composantes de la société algérienne mises à mal par la croisade menée par l'Association des Ouléma contre les adeptes du soufisme. Comme le disait admirablement Abû Hamîd Ghazâli, l'auteur de «La Revivification des sciences religieuses» cité par Eva de Vitray-Meyerovitch, «chaque coeur, malgré les différences individuelles, est prédisposé à connaître la réalité des choses, car il est une chose divine - amr rabbâni - et noble, qui par cela même se distingue des autres substances du monde, (car il est) le lieu de la science des choses divines». Pour de nombreux observateurs, le mouvement mystique qui tirait ses aspirations de la mobilisation populaire, en dehors du cadre des idéologies dominantes, n'était pas uniquement un mouvement de lutte et de sédition. Cette façon d'être, relevant plus d'une démarche doctrinaire que d'un quelconque opportunisme, n'a pas été perçue concrètement par ceux-là mêmes que le pluralisme politique rendait taciturnes.
Contrairement à l'idée répandue alors, et dès les lendemains de l'indépendance, par les milieux qui s'attelaient, sur des bases dogmatiques, à la construction du socialisme spécifique, le mouvement spirituel à l'honneur était prêt à toutes les adaptations possibles. Alors que l'argumentaire imaginé à l'effet d'actionner une trappe réductrice a fonctionné de telle façon qu'un vide cultuel se soit lourdement installé dans un pays où, pourtant, la conception maghrébine de l'islam a servi de rempart contre le double asservissement spirituel et culturel imposé à tout un peuple au nom de la suprématie de la civilisation de la caste coloniale. Dans sa propre logique interne de piété, d'exaltation ésotérique et de capacités supranaturelles, soutient Maître Kamel Filali, se cachait le vrai pouvoir de sa stratégie qui apparaît au carrefour du religieux et du profane. Ce que ne semblent pas avoir assimilé les réformistes algériens au cours des années trente date à laquelle une lutte sans merci est initiée par les disciples de cheikh Abdelhamid Ben Badis contre des forces cataloguées de maraboutiques. Une lutte qui fut particulièrement violente et qui ne profita, en désespoir de cause, qu'à l'administration coloniale et à ses laquais locaux. Dans cette offensive considérée par les uns, comme une atteinte au droit à la différence et par les autres comme une légitime lutte contre le maraboutisme et l'obscurantisme, les Ouléma algériens donnaient plutôt l'amère impression de vouloir jeter le bébé avec l'eau du bain. Comme pour le Congrès musulman, ils semblaient confondre tactique et stratégie tant ils ne savaient point faire la distinction entre ce qui est secondaire et ce qui est fondamental, entre une tradition spirituelle authentique, sacralisée par des soulèvements contre les forces ottomanes (la confrérie des Derkaouas) et françaises, et les tenants du charlatanisme, appendice s'il en est de la caste coloniale.