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CHOUKRI MESLI

la passion aux mille feux

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la passion aux mille  feux

Le grand maître est parti en silence, sans bruit ni troubadour ce 13 novembre 2017, cinq jours après son anniversaire.

Un destin grandiose d'un artiste complet qui a su par son courage et son militantisme graver à jamais son nom dans les pages dorées du livre d'histoire de l'art. Issu d'une famille d'intellectuels où son grand-père était déjà, en 1887 professeur de français. L'éducateur que j'ai côtoyé à l'école des beaux-arts était rapide dans la parole, lucide dans les faits, sûr de ses gestes, vif du regard, imposant le respect partout où il se tenait debout.
Ce n'est pas mon intention ici, de rappeler son parcours que tout le monde connaît, mais d'apporter mon témoignage tel que je l'ai vécu avec l'artiste et sa passion créative qui brûlait de mille feux, le visionnaire, l'éducateur et l'humain qu'il était. Friedrich Hegel un philosophe allemand disait «Rien de grand ne s'est accompli dans le monde sans passion».

Un modèle...
L'énergie et la passion étaient justement la force du professeur Mesli. Mais aussi, je veux mentionner ici le sacrifice qu'il a enduré pour son pays et les efforts chevaleresques qu'il a déployés pour l'école et les arts en Algérie. Sans le moindre doute, il était un modèle d'émulation. Ses classes étaient toujours pleines d'étudiants soucieux d'apprendre une nouvelle et moderne manière de s'exprimer tout en puisant dans le terroir et les racines de notre pays. Malgré les difficultés et les libertés restreintes de l'époque, il était parmi les premiers à utiliser le signe tifinagh comme modèle d'expression picturale. Mesli expliquait qu'il enseignait trois disciplines en même temps à cause du manque d'enseignants, et avec un salaire qui laisse à désirer; il n'a jamais abandonné.
D'ailleurs, les artistes, l'école des beaux-arts et le théâtre en général ont été toujours occultés et c'est à juste titre, comme s'il parlait en notre nom tous, qu'en 1988 Mesli dira sa colère au ministre de la Culture: «Voilà donc 26 ans que j'attends une amélioration de ma situation pour avoir au moins une retraite honorable; entièrement consacrée au service des arts plastiques, ma carrière a été pénalisée par un salaire dérisoire.»
Depuis qu'elle est sortie de sa spécificité, l'école des beaux-arts est toujours à cheval entre deux tutelles, à savoir la culture et l'enseignement supérieur et bizarre que ce soit les diplômes délivrés ne sont toujours pas reconnus par le ministère de l'Enseignement supérieur sauf en des occasions comme celle des années 2000 où la ministre de la Culture a demandé une faveur spéciale de reconnaître le Cafas et le Ceag comme bac pour permettre aux enseignants de faire leur magistère afin de continuer à enseigner. Déposer son dossier au ministère de l'Enseignement supérieur pour une équivalence est une cause perdue d'avance pour tous ceux qui présentent des diplômes dans le domaine de l'art. A l'indépendance ils étaient une douzaine d'artistes peintres au maximum et Mesli était déjà diplômé de l'école supérieure des beaux-arts de Paris et prêt à remettre en vie une école des beaux-arts souffrante; à ses côtés étaient déjà présents Mohamed Racim, notre doyen à tous Bachir Yellès ainsi que Issiakhem, Ali Khodja et Martinez. C'est dans ce cadre que Mesli et ses amis artistes-éducateurs que le défi a été relevé, défi de réussir un enseignement artistique dans une école algérienne libre. Il milita de toutes ses forces pour le développement des arts, tout comme il a milité au sein du FLN pour l'indépendance de la patrie. Il racontait avec douleur ses années passées à Paris où il a enduré des moments douloureux, racisme et humiliation étaient son quotidien et ses tableaux de l'époque en témoignent.
Des moments jamais oubliés; la souffrance est une blessure si profonde qu'on est toujours seul à la porter. D'ailleurs on invoquant ce temps, ses yeux se remplissaient de larmes. Mesli nous force à lui accorder l'attention, comme le disait si bien Van Gogh «Chez les artistes, j'accorde autant d'attention à l'homme qui fait l'oeuvre qu'à l'oeuvre elle-même.»
J'ai connu Mesli quand j'étais étudiant aux beaux-arts, après quelques années je suis devenu enseignant de miniature dans le même établissement et portait toujours le même respect pour l'homme, le maître, l'enseignant et l'artiste. Tout comme l'art lui-même, Mesli était toujours présent comme un géant, comme
un espoir de tout temps pour toutes les générations. Son amour pour la patrie était toujours présent dans ses actions de tous les jours. Il suffit de contempler son travail pour comprendre son coeur.
Il déclina l'invitation par l'Ecole supérieure des beaux-arts de Paris à enseigner, où il pouvait s'offrir une belle carrière, mais le lion au coeur d'or préféra rentrer chez lui pour mener un autre combat, celui d'éduquer nos enfants et lutter pour le développement des arts en Algérie et c'est ce qu'il a fait malgré le peu de moyens qui ont été offerts. Après toute une vie consacrée à l'art, Mesli n'avait point besoin de médaille pour briller, reconnaissance qui arriva très tard. Son tra vail, sa fierté d'appartenir à un peuple révolutionnaire, son militantisme lui ont déjà assuré sa place dans le patrimoine universel. Alors, je le dirai à son style, la prochaine fois que je le croiserai, je lui dirai d'arrêter de faire semblant de mourir.
Il était ce rêveur de tout transfo mer et de faire rayonner l'art comme un soleil en Algérie; comme le disait si bien Picasso: «Il y a des peintres qui transforment le soleil en une tache jaune, mais il y en a d'autres qui, grâce à leur art et à leur intelligence, transforment une tache jaune en soleil.» Mesli ne fait pas d'histoire, il est l'histoire.

Illustrer la Révolution
En créant le groupe Aouchem vers 1967, il cherchait à offrir un choix aux artistes, leur montrer qu'il y a d'autres venues pour s'exprimer. Il a constaté qu'à l'époque il y avait une grande poussée pour illustrer la révolution et que le nombre de peintres autodidactes ne cessait d'augmenter et pour cause Aouchem a rencontré une farouche résistance. Grace à sa vision du futur, il a réuni un nombre important d'artistes autour de ses idées et pas des moindres comme Khedda, Baya, Martinez, Ali Khodja et bien d'autres. Il a su par son professionnalisme donner vie à un nouveau courant moderne. Ainsi naquit la peinture moderne algérienne; et son rêve devient réalité. La phase de passer sa vision à une autre génération se concrétisa alors. Libéré de toutes influences, il a pu s'extirper de tout courant; comme il le disait si bien lui-même «je me suis déboulonné de moi-même.» Ainsi, Mesli peignait sa liberté. Sa fierté était d'avoir formé la génération de peintres qui a déjà pris le flambeau. Il disait: «C'est en quelque sorte mes enfants et j'en suis très fier.» D'une bonté comme une flamme qui ne s'éteint jamais et un amour passionnel pour tout ce qu'il fait, mais aussi d'une grande simplicité, une simplicité qui fait partie de sa personnalité et je conclus cet hommage avec le grand peintre et génie de tout temps Léonard De Vinci qui disait: «La simplicité est la sophistication suprême.»

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