POLÉMIQUE SUR LE FILM «BEN M'HIDI» DE BACHIR DERRAIS:

Parlons-en!

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«Lorsque nous serons libres, il se passera des choses terribles. On oubliera toutes les souffrances de notre peuple pour se disputer les places. Ce sera la lutte pour le pouvoir. Nous sommes en pleine guerre et certains y pensent déjà... Oui, j'aimerais mourir au combat avant la...fin.» Larbi Ben M'hidi

Encore une fois les martyrs sont réquisitionnés pour une cause triviale. Il s'agit en l'occurrence, d'un film retraçant la vie de Ben M'hidi, une des icônes les plus pures de la Révolution. Le film Ben M'hidi», de Bachir Derrais est interdit de projection en Algérie et à l'étranger. Petit rappel des faits, rapportés dans la contribution suivante: «Son réalisateur est atterré par cette décision de la commission de visionnage du ministère des Moudjahidine.» Dans un entretien qu'il a accordé à Jeune Afrique, Bachir Derrais explique les derniers développements. Il explique que «la commission conteste certaines scènes et me reproche de ne pas avoir mis l'accent sur la vie et le parcours de Larbi Ben M'hidi. Elle juge que le côté politique de ce biopic prend plus de place que le volet de la lutte armée. Elle estime en outre que le film n'a pas suffisamment mis l'accent sur les scènes de guerre et sur les atrocités commises par l'armée française. Elle n'a pas non plus apprécié que le film évoque les désaccords entre les chefs historiques du Front de Libération nationale (FLN), ainsi que la guerre de leadership qui avait opposé d'un côté Ahmed Ben Bella et la délégation extérieure et de l'autre Larbi Ben M'hidi, Abane Ramdane et le CCE. Le réalisateur affirme que la commission l'accuse d'avoir porté atteinte aux symboles de la révolution. Puis de s'enflammer: «C'est totalement surréaliste. On fait le procès d'une oeuvre cinématographique qui repose entièrement sur les écrits et les témoignages de ces mêmes chefs ainsi que sur les récits de témoins directs dont les livres se vendent librement en Algérie.» Si l'on en croit le réalisateur, la commission lui reproche pourquoi il n'a pas montré les tortures qu'aurait subies Ben M'hidi. Seulement, le réalisateur renvoie la commission aux historiens. Aucun élément n'atteste que Ben M'hidi a subi des tortures durant sa captivité. Tous les témoignages des militaires français qui ont pris part à son arrestation, à sa détention et à son exécution attestent qu'il n'a pas été soumis à la torture. (...), ajoutant: «Je ne peux tout de même pas inventer un épisode de la révolution algérienne qui n'a pas existé. Si la commission possède des documents historiques qui attestent des faits de torture sur Ben M'hidi, je suis prêt à les consulter et en prendre compte.» Honnêtement le ton ne me plaît pas, pour deux raisons: la science infuse de celui qui prend ses censeurs de haut et aussi pour les références qu'il pense être des références. Certes, à la fin de son interview, il se rattrape en se disant prêt à écouter. Il eut fallu faire un scénario qui, sans mentir, serait oecuménique. Pourquoi le scénario n'a t-il pas été lu avant la mise en place du film. Mettre 4 millions d'euros dans un film qui ne serait pas vu et de l'argent du contribuable en pure perte. C'est le sort de tous les films interdits comme Krim Belkacem, seul le film Benboulaïd a su conquérir le coeur des Algériens. S'il est vrai que la famille révolutionnaire se croit intronisée pour veiller sur l'histoire dont elle détiendrait le monopole et les cordons de la bourse, il n'en demeure pas moins que je ne suis personnellement pas d'accord avec ce qui est écrit. Je ne vais pas chercher mes références uniquement en face, étant entendu qu'historien ou pas la plupart des historiens français - et c'est de bonne guerre- ne résistent pas à la tentation de minorer la part des révolutionnaires de la première heure dans le récit national. Le problème est de savoir si ce film est une fiction auquel cas il serait mal venu de dépenser 4 millions d'euros, c'est près de 60 milliards de centimes. Si maintenant ce n'est pas une fiction, il eut été honnête de décrire les faits historiques, tous les faits historiques rien que les faits historiques en s'entourant d'un collège d'historiens algériens- ce film n'a pas vocation à avoir l'imprimatur des historiens français surtout s'ils sont clivants, nos historiens ont les savoirs et la sensibilité qu'il faut pour rendre un honnête témoignage. Il est donc malvenu de chercher un appui auprès des historiens français en prenant de haut les censeurs d'un pays qui a quand même financé le film avec l'argent du contribuable.

La mort de Ben M'hidi racontée par les autres
L'un des points d'achoppement sur lequel le réalisateur intervient est l'existence de documents sur la torture de Ben M'hidi du côté algérien à en croire Le Matin d'Algérie, je cite: «Larbi Ben M'hidi lit-on sur Le Matin d'Algérie, assassiné par les paras du général Massu à Alger après l'avoir affreusement torturé est un personnage emblématique de la Révolution algérienne. Son aura auprès de la jeunesse algérienne en mal de repères a gagné en importance. Aussi, cette interdiction sonne a priori comme une volonté de régenter l'histoire.» Vu du côté des historiens français qui semblent être pris pour des références. Il serait utile de restituer autant que faire se peut ce qui s'est passé. Sur la base des informations de ces tortionnaires nous en citerons deux: Bigeard et Aussaresses. Justement et dans ce sens, Comme rapporté par le journal Le Point «En novembre 1984, Marcel Bigeard a admis, lors d´une interview au journal Algérie Actualité, qu´il avait utilisé le Penthotal (ou «sérum de vérité») pour faire parler Larbi Ben M´hidi, l´un des plus importants chefs du FLN: «On va pas torturer Ben M´hidi, quand même! (...)»
Il y a donc bien eu torture morale, le bourreau s'aide d'une drogue pour amoindrir le jugement de Larbi Ben Mhidi qu'il sait réfractaire au sens résilient à la torture physique, Pour sa part l'exécuteur des basses oeuvres assume. Il l'écrit dans son livre (Services spéciaux, Algérie 1955-1957),: «Arrêté par les parachutistes à la mi-février 1957, Larbi Ben M'hidi a été exécuté, mais n'a pas été torturé le «commandant O» effectue sans états d'âme la sale besogne que le pouvoir politique laisse faire, voire ordonne, aux chefs militaires français à Alger. Dans la nuit du 3 au 4 mars 1957, Larbi Ben M'hidi est donc emmené, en jeep, à vive allure, vers la Mitidja, plaine agricole proche d'Alger. Le chef FLN est conduit dans la ferme désaffectée d'un colon extrémiste. On le fait attendre à l'écart. Pendant ce temps, Aussaresses et ses hommes, six au total, préparent l'exécution. (...) Il est un peu plus de minuit quand on introduit le chef FLN dans la pièce. Un parachutiste s'approche pour lui mettre un bandeau sur les yeux. Larbi Ben M'Hidi refuse. «C'est un ordre!», réplique le préposé à la tâche. Larbi Ben M'Hidi rétorque alors: «Je suis moi-même colonel de l'ALN (Armée de Libération nationale), je sais ce que sont les ordres!» Ce seront ses dernières paroles. Le «commandant O» refuse d'accéder à sa requête. Larbi Ben M'hidi, les yeux bandés, ne dira plus rien jusqu'à la fin. Pour le pendre, les bourreaux vont s'y prendre à deux fois. La première fois, la corde se casse. Dans cette précision révélée par Aussaresses, Drifa Ben M'hidi, la soeur du supplicié, dit aujourd'hui trouver du réconfort. C'est à ses yeux «le signe d'une intervention divine»».

Ce que je pense
Pour n'avoir pas vu le film, je veux espérer que cet épisode entre Bigeard et Ben M'hidi soit honnêtement rapporté. Comment l'Etat peut donner de l'argent pour faire un film sur un personnage de premier rang dans la révolution algérienne sans qu'on ne parle avant tout de l'adversaire? On peut comprendre que dans son domaine le réalisateur fait ce qu'il fait, mais en l'occurrence, faire un film sur la révolution n'autorise pas à avoir une vision hémiplégique de la réalité. On peut se donner comme cap de transcender la révolution pour aller chercher dans les méandres, la face cachée. Je pense que cette vision de voir aurait sa place dans un pays où l'histoire réelle et connue est assumée. Nous n'en sommes pas là. Je suis de ceux qui prônent un récit national honnête, sans déformation, qui décrit ce qui s'est passé. Tout ce qui s'est passé, rien que ce qui s'est passé.
Le combat de Ben M'hidi est connu, s'il est vrai qu'il avait une vision pessimiste du futur, Il n'en demeure pas moins que je suis aussi de ceux qui militent dans mon pays pour tout ce qui peut renouer les fils de la trame sociale sans insister outre mesure sur les divisions. C'est à cette dimension éducative d'une histoire sereine que devrait s'atteler le film qui n'a pas vocation à plaire de l'autre côté de la Méditerranée. S'il est vrai qu'il faut se battre pour que l'histoire soit écrite honnêtement grâce à l'appui d'historiens algériens, je dénie aux autres de nous dicter le sens de l'histoire. Justement, à propos de récit national, à quand une liberté aux historiens de dire ce qui s'est passé dans une histoire que je refuse de limiter à seulement 8 ans sur une épopée de plus de 28 siècles. La Révolution de Novembre n'est qu'un maillon d'un récit d'heurs et de malheurs que les jeunes gagneraient à connaître pour éviter d'être en apesanteur comme c'est présentement le cas, entre une histoire martelée à l'école avec toujours des faiseurs d'histoires et les autres sirènes nihilistes, il faut bien qu'un jour et le plus tôt serait le mieux, que des historiens s'attellent à écrire un récit national. Il serait alors plus que temps aussi que les archives algériennes qui sont à Aix soient rapatriées. Cette quête devrait s'ajouter à celle de la récupération des restes mortuaires des 35 crânes des patriotes algériens encore «détenus» dans les musées de France et de Navarre.
S'agissant de Larbi Ben M'hidi, je suis convaincu qu'il ne faut pas se faire d'illusions, aucun fim présent ou futur ne peut rendre compte de ce que fut la grandeur du combat de Ben M'hidi, ses doutes, ses certitudes, et par-dessus tout un amour de l'Algérie qui lui fait se sacrifier pour une cause sacrée à la fois de l'indépendance, mais aussi de la dignité humaine.