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HASSANE MEZINE, DOCUMENTARISTE, À L'EXPRESSION

"Il faut appliquer la pensée de Fanon au contexte actuel..."

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Il a présenté son documentaire «Fanon hier et aujourd'hui» à la cinémathèque de Béjaïa dans le cadre des 16es RCB. Un film intéressant dans lequel le cinéaste dont c'est le premier film donne la parole à de nombreux intervenants militants après avoir sillonné de nombreux pays où la pensée de Fanon est pleinement d'actualité à l'instar de l'Algérie, la France, le Portugal, l'Afrique du Sud etc. Comme le veut la tradition, à la fin de la projection, le cinéaste s'est plié au jeu des questions/réponse, avec le public mais aussi a répondu à nos interrogations...

L'Expression: Pourquoi un documentaire sur Frantz Fanon aujourd'hui?
Hassane Mezine:
Fanon était un docteur et étant issu de l'immigration post-colonial, je dirai même du viol colonial, je me suis posé beaucoup de questions étant jeune et on parle souvent de l'identité et des identités et Fanon m'a aidé beaucoup à me trouver sur ce que j'étais. L'idée de faire un film est née suite à une discussion avec un ami qui avait fait cette fameuse interview de Abdelhamid Mehri et il m'a dit: «J'ai une interview ou deux de Fanon. Je ne sais pas quoi en faire, si tu veux je te les donnes, tu en fais ce que tu veux.» Tout est parti de là, de la recherche de personnes qui ont connu Fanon. Malheureusement, vous vous rendez compte à la fin du tournage, qu'il y en a plusieurs qui sont décédés. Si Fanon était vivant aujourd'hui il ne serait pas tout jeune non plus. A partir de là est, née l'idée de retracer le parcours de Fanon. Et de montrer surtout que Fanon n'était pas un Messie, il n'est pas tombé comme ça du ciel comme un sauveur. C'est quelqu'un qui est arrivé pour des raisons qui sont l'histoire du colonialisme et de l'esclavagisme, l'histoire de la domination et qu'en fait, cette dernière perdure aujourd'hui avec des noms différents et des techniques et des stratégies différentes. Elle est toujours basée sur la domination de l'Autre, de l'homme. Et notamment du non-Blanc. Retracer le parcours de Fanon était intéressant, mais à la fin je me suis rendu compte qu'il manquait quelque chose et qu'il fallait l'articuler avec les luttes d'aujourd'hui et notamment les gens qui se démènent au quatre coins du monde... Aujourd'hui parler de «race» en France équivaut à parler de classes sociales. Parler de Fanon c'est parler de mon passé pour trouver aussi des solutions à titre personnel sur ma manière de concevoir le monde au présent et de voir l'Autre et d'essayer d'anticiper ma vie future avec les gens autour de moi. Et peut-être, aussi, y mettre à travers ce film, une petite pédagogie pour la jeunesse, qu'elle ne parte pas à zéro et le découvre.

Ainsi est partie l'idée de faire un crowdfunding...
Pour être indépendant justement. Il n'y a pas de CNC derrière ni personne. Il y a juste des gens qui ont bien voulu mettre la main à la poche. Et c'est le prix de l'indépendance de pouvoir se déplacer comme on veut, rencontrer des gens et leur poser la question sur leur façon de concevoir la lutte aujourd'hui et ce que Fanon représentait pour eux. Le crowdfunding c'est justement pour faire une oeuvre indépendante pour ne pas m'entendre dire, «je n'aime pas Salima Ghezali» ou qui d'autre... C'était ma manière d'aller chercher librement les intervenants que je voulais mettre en place. Sans les contraintes d'une production simplement. C'est vrai que c'est moins facile, cela a été un choix. Ce film-là s'est fait avec 15000 euros. Ce n'est pas grand-chose avec un film où il y a tant de voyages. ça a été fait avec le système de débrouille, avec quelques images d'archives qui m'ont été données par quelques personnes que j'ai contactées. La fille de René Vautier m'a donné des images. C'est mon premier film, peut-être que j'étais encore timide pour aller frapper aux portes des institutions pour réclamer de l'argent. En même temps, je ne regrette pas cette manière de faire et le choix des intervenants. Si on n'aime pas aujourd'hui les Indigènes de la République c'est par ce qu'ils ont fait bouger les choses et ont apporté une vraie rupture. Fanon à l'époque aussi on lui crachait dessus, n'empêche qu'il a apporté une vraie réflexion sur la lutte des classes et les Indigènes de la République en fait autant. Houriya Boutelja a mis les pieds dans le plat. Elle est taxée de gauchiste aujourd'hui, mais elle a le mérite d'avoir amené un vrai débat sur la place publique.

Dans votre documentaire vous nous avez fait voyager à travers plusieurs pays dans le monde où la voix de Fanon s'est élevée et continue à faire écho aujourd'hui, de l'Algérie en passant par le Portugal, la France, l'Afrique du Sud etc. Parlez-nous de cette démarche...
La notion de recherche de justice de Fanon on la retrouve aujourd'hui partout dans la planète où existent encore des injustices justement. C'est-à-dire vous allez aujourd'hui en Corée du Sud, au Brésil, en Inde, les gens lisent Fanon. C'est vrai qu'il y a eu une chape de plomb sur la pensée de Fanon pendant longtemps. Beaucoup d'études sur Fanon ont été faites sur lui aux Etats-Unis, mais l'idée d'invoquer Fanon au quatre coins de la planète c'est qu'il évoque des formes d'injustice qu'on retrouve partout. Lui qui est issu de l'histoire de l'esclavage martiniquais quand il rejoint l'Algérie il retrouve une zone de marronnage comme faisaient les anciens esclaves pour lutter contre les maîtres. C'est pour cela je dis que Fanon est un Algérien révolutionnaire, mais pas un chauvin. S'il est encore vivant il se revendiquerait aujourd'hui algérien panafricain, africain, un universel qui lutte pour les Damnés de la terre. Il est vrai qu'aujourd'hui nous sommes dans un monde qui est unipolaire, qui est ultralibéral, mais avec des logiques qui sont les mêmes et peut-être avec une férocité qui est peut-être plus forte. Nous avons des peuples qui souffrent tout autant et qui auront besoin un jour ou l'autre de se libérer de ce joug de domination de l'impérialisme et Fanon nous donne des clés et une pensée qu'on doit mettre à jour par rapport au contexte actuel dans lequel on vit aujourd'hui.

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