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FESPACO ET FEMMES CINÉASTES

Quelle place pour la parité en Afrique?

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Quelle place pour la parité en Afrique?

Le hashtag «#me too» a fait parler de lui durant la tenue du festival de cinéma et de télévision de Ouagadougou poussant de nombreuses femmes à se plaindre d'agressions...

Pour faire une révolution, il faut la part active de la seconde partie de la société. Parfois, et c'est souvent grâce à elle et à travers elle que s'opère réellement le changement. Au cinéma, la parité homme- femme n'est encore pas à l'ordre du jour, dans les festivals, non plus, que ce soit au nombre de films participants, dans le jury ou encore des films en compétition. De quelle place bénéficie vraiment la femme cinéaste en Afrique? Quand on voit et on écoute les plaintes de ces femmes durant le dernier Fespaco, il y a de quoi avoir peur. En effet, lors d'une table ronde animée autour de ce sujet, force est de constater que le phénomène occidental «me too» a fini par toucher les cinéastes femmes africaines. Les langues se sont déliées à Ouagadoudou du 23 février au 2 mars, jusqu'à la stupéfaction. D'un témoignage à un autre, la parole des femmes a fini par se libérer. La Burkinabée Azato Soro raconte avoir eu le visage tailladé par le verre d'une bouteille lors d'une dispute qu'elle a eue sur le tournage d'un film en 2017, et ce, avec le cinéaste dont elle était assistante-réalisatrice. Condamné à 10 mois de prison avec sursis pour son acte, le cinéaste en question, a-t-elle fait savoir, est Tahirou Tasséré Ouédraogo. Ce dernier était en compétition série TV au Fespaco avec Le Trône... Le nom de cette série. La cinéaste guadeloupéenne Mariette Monpierre a expliqué pour sa part, comment le fait de refuser les avances d'un producteur pouvait bloquer un projet en développement..

«Les femmes, des réalisateurs comme les autres»
Interrogée sur la place qu'occupe la femme cinéaste dans les festivals en Afrique, la militante et cinéaste tunisienne Nadia El Fenni, présidente du jury section documentaire au Fespaco nous confiera un peu mécontente sa vision des choses: «Nous avons déposé quelques doléances à la journée du 24 février où il y avait la Première Dame du Faso. J'ai sorti un slogan en affirmant que les femmes sont des réalisateurs comme les autres. Je pense qu'on devrait exiger dorénavant qu'il y ait la parité dans toutes les commissions, que ce soit celle d'attribution des aides, ou celle de la sélection de films dans les festivals, dans les comités directeurs du festival et du coup, on pourrait obtenir la parité des films. J'ai proposé, comme boutade, d'envoyer nos films sans générique pour que ces messieurs ne sachent pas que ces films ont été réalisés par des femmes et peut-être que là, ils les sélectionneront.» Et de souligner: «Je pense qu'il y a beaucoup de femmes méritantes qui ne sont pas sélectionnées souvent dans les festivals. Après, on vient nous dire qu'il y a de moins bons films de femmes que de bons films d'hommes. Ce serait bien que les hommes donnent leur place à la moitié de l'humanité. D'ailleurs ils devraient être avec nous dans cette lutte pour la légalité. Il n'y a aucune raison pour que les femmes soient les seules à se battre pour l'égalité entre homme et femme. Je le pense pour tous les festivals de cinéma du monde et plus particulièrement pour le Fespaco qui est le plus grand festival sur le continent africain avec les Journées cinématographiques de Carthage. Il y a un moment où il va falloir que ces messieurs acceptent qu'il y ait des femmes comme c'est le cas pour moi, aujourd'hui, en tant que présidente du jury, mais aussi comme présidente des comités de sélection, présidente de festival, présidente des commissions d'attribution d'aide pour les femmes, pour qu'elles aient plus d'argent pour faire leurs films et que, surtout il y ait une égalité dans les attributions de budget.»

«Egalité dans l'éducation»
Abordant la question des rapports aux femmes, pour, la cinéaste marocaine, Rita El Kheyat, membre du jury long métrage fiction au Fespaco 2019: «Le rôle des femmes est capitale, mais on doit instruire dans le monde entier les petites filles d'une façon égalitaire avec les garçons, de façon laïque pour produire une autre humanité.» Et de renchérir: «Si je parle, en dehors du fait que je suis jury, je dirai qu'il y a énormément de femmes ici, d'Africaines ce qui est heureux, mais il y a peu de Maghrébines. On mettra dans le Maghreb tout ce qui compte: Algérie, Tunisie, Maroc, Mauritanie et Libye bien sûr. Pourquoi peu de femmes maghrébines? C'est la question que je me pose.» Notre interlocutrice persiste et signe: «Nous sommes africaines et nous devons revendiquer notre africanité. Il y a de moins en moins de Maghrébins au Fespaco et de Maghrébins par ce qu'ils ne s'impliquent pas. Ils préfèrent aller en Europe et aux Etats-Unis. Je suis là. Ce n'est même pas un acte militant cela traduit mon amour pour l'Afrique. Mes cheveux sont aussi frisés que les vôtres. Je suis africaine et je revendique mon africanité. Je suis là, parce que c'est un festival qui est par ailleurs merveilleux.» Et d'indiquer: «Je suis d'accord sur le fait que la parité n'existe dans aucun domaine pour l'instant et ce, dans le monde entier, que ce soit dans la politique, la science, l'art, le cinéma etc ce qui justifie cette absence des femmes dans le monde artistique et donc cinématographique.». Rita El Kheyat poursuit: «Le directeur de la Berlinale a fait un cadeau aux femmes. En partant cette année, il a mis 41% de productions, de réalisations et d'actrices, féminines. La présidente du jury était une femme etc. Cela veut dire qu'il y a des hommes qui sont en train de prendre conscience, mais des femmes aussi. Cela veut dire aussi que nous devons exister et aller partout. Je travaille personnellement beaucoup sur le métissage culturel. Le monde est en train de se globaliser et se métisser. Nous devons être partout tout le temps ensemble. Je ne crois plus aux césures politiques. La césure étant une coupure. Un hiatus. Je n'y crois plus. Je pense que le monde va se faire dans la globalisation et on est en train d'y aller. On va y aller et on va y arriver grâce aux femmes.» Femmes agressées, intimidées par leurs confrères, cela existe hélas, partout dans le monde. Mais c'est une bonne chose que le Fespaco ait servi de tremplin pour faire parler les femmes sur leurs conditions pour que cela ne vienne plus à se produire. Beaucoup de choses ont été dites par les femmes cinéastes.

Le pays des hommes
La parole s'est libérée, nous a-t-on rapporté ça et là. Nous sortons du Fespaco en tout cas avec cette belle image de Ouagadougou, la femme burkinabée est une femme courageuse pour sa part. Combative aussi. Nous les avons vues durant toute une semaine à bord de leur moto, roulant toute la journée, en compagnie de leur enfant et bébé collé derrière leur dos, sous un soleil parfois de plomb. Des femmes courage et téméraires, femmes d'affaires aussi, nous en avions fait la connaissance enfin en la personne de la directrice de l'hôtel où nous sommes descendus, durant toute la période du Fespaco. Son nom, Les Fleurettes, juste derrière le fameux restaurent-bar, le Taxi brousse. La propriétaire de cet hôtel, qui a ouvert ses portes exprès pour le festival, a été aux petits soins, avec nous. Madame Caroline Ouedraogo, faite Chevalier de l'ordre du Mérite burkinabé et P-DG de les Fleurettes est une personne formidable qui fait attention à ses clients et prend la peine de s'enquérir pour leur départ jusqu'à insister pour leur ramener un taxi qui les conduira à l'aéroport comme ce fut le cas pour nous-mêmes. Une femme comme celle-là, il en faut même dans nos établissements en Algérie. Peut-être que l'hospitalité et l'accueil prendront une autre tournure, plus généreuse et plus humaine malgré le peu de moyens que peut prétendre n'importe quel hôtel. Reste le savoir-faire qui demeure inestimable et le rapport à l'Autre. Le pays des Hommes intègres n'a pas volé son titre en tout cas. Et c'est tout à son honneur.

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