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PROJECTION À ALGER DU FILM «FRAGMENTS DE RÊVES»

"Qu'est-ce que la révolution aujourd'hui?"

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La réalisatrice a bravé la censure en présentant son film et ne compte pas s'arrêter làLa réalisatrice a bravé la censure en présentant son film et ne compte pas s'arrêter là

Dans un espace réduit, la réalisatrice Bahia Bencheikh-El-Fegoun a pu montrer son film en toute sérénité, en promettant d'autres rencontres avec le public...

Apres avoir été projeté le 23 mars dernier grâce à l'association cinématographique Project'heurts de Béjaïa, à la cinémathèque, le nouveau-né cinématographique de Bahia Bencheikh-El-Fegoun, Fragments de rêves, a enfin pu être projeté à Alger, dans un espace offert, gracieusement par Radio M et ce, en présence de la réalisatrice. Un film qui a suscité une foule de questionnements auprès du public. Et pour cause! Rappelons que ce documentaire de 75 minutes était le seul à n'avoir pas obtenu le visa culturel à même de pouvoir le projeter dans une salle de cinéma, en l'occurrence aux dernières Rencontres cinématographiques de Béjaïa en septembre dernier. Le film avait reçu un niet de la part du comité de visionnage. Le ministère de la Culture n'a jusqu'à présent pas donné de réponse ni justifié cette censure, a fait savoir la réalisatrice. Des méthodes bien connues et assez rodées au niveau dudit ministère. Mais passons. Samedi, donc, l'émotion était à son comble. Même si dans une petite salle réduite, nous avons pu savourer ce film coup de poing qui revient sur près de 20 ans de notre histoire, que la réalisatrice a su brillamment conjuguer à l'intime. L'histoire d'un pays qui a mal tourné et au lieu d'évoluer et d'avancer a fini par tomber dans le tourbillon de l'attentisme cruel, comme au purgatoire... Fragments de rêves va se décliner comme un road moovie, une expédition périlleuse en nous-mêmes et à travers le pays, en vue de donner un sens à ce qui nous est arrivé ces dernières années et ce, depuis l'avènement de la décennie noire à nos jours. Un voyage introspectif donc, à travers la mémoire, l'espace-temps mais aussi les routes que la réalisatrice va arpenter, traverser avec son équipe technique, malgré toutes les embûches inimaginables elle a dû faire face, sans compter son ventre qui continuait à gonfler... Surréaliste! Bahia se souvient. Et c'est là où commence cette histoire, dans le silence d'une autoroute pluvieuse, comme brouillée par les idées peut-être un peu confuses? Non, l'on n'oublie pas ces choses-là...Bahia se souvient donc de l'année de l'arrêt du processus électoral, la fameuse année 1991, sa mère dût partir se soigner en France, accompagnée du père laissant une fratrie de quatre enfants seuls à la maison. Place aux ténèbres. Bahia nous demande de se souvenir, de faire cet exercice cathartique, ensemble, d'où l'envie sans doute que ce film soit vu devant un public et non devant un petit écran, insiste-t-elle durant le débat. Non! Les images des affres du terrorisme ne seront pas montrées. Mais l'appel des islamistes au djihad et cette sortie des hordes de barbus comme l'on sortirait les chiens d'une cage est à cet instant convoquée. Le film fait un bond dans le temps, à travers des images d'archives encore, mais aussi celles qu'elle a été filmer à travers les interviews de jeunes Algériens, activistes et militants pour dire leur mal-être dans une Algérie où le droit à manifester est réprouvé. Sévèrement réprimé.

Un film prémonitoire
Nous sommes en 2012, Place aux images des manifestations baptisées «de l'huile et du sucre». Tarek Mammeri blogueur et militant activiste, ayant fui l'oppression du régime depuis, en traversant clandestinement la mer, puis arriver en Europe, dénonce la traîtrise de la classe intellectuelle qui n'a pas soutenu le mouvement social des jeunes. «Ils n'ont pas bougé. On est des voyous, mais on a eu gain de cause en remportant la cause de tout un peuple! Eux, ils ne font que critiquer, mais tout en restant cachés. Sinon, si on parle ils nous sortent la décennie noire. Je ne l'ai pas connue moi, je ne l'ai pas vécue. Et ce n'est pas mon vécu...» Fragments de rêves a de singulier sa démarche qui explique l'aboutissement de ce Hirak que vit actuellement l'Algérie, un Hirak qui n'est pas tombé du ciel, ni venu ex nihilo. Les voix de ces militants que Bahia capte, souhaitent que l'Algérie puisse sortir comme l'ont fait les Tunisiens... Tarek Mammeri,lui, voudrait sortir, mais de façon pacifique. Il appelle aussi au départ du président Bouteflika. Tarek Mammeri par la voix de la réalisatrice annonce sur facebook avoir fui en Europe: «Personne ne m'a humilié, tabassé, ni insulté, ou donné de gifle...» lit la réalisatrice. L'on arrive à 2018. Les grèves des médecins et les images de leurs manifs.

Le droit de rêver...
Bahia égrène un long soliloque et autant de rêves pieux pour une Algérie meilleure et prospère et surtout apaisée... Les porte-paroles des médecins résidents en grève regrettent au micro de Bahia que le président n'ait pas reçu, ni leurs doléances et vision des choses sur l'état de la santé de l'Algérie ni celles des malades entendus. Une grande déception d'avoir été la cible d'un grand mépris de la part de l'Etat algérien. En effet, la police les réprimera fermement. Pour Daho Djerbal, critique et sociologue, «la révolution ne se prend pas seulement par les armes, mais par la pensée, la citoyenneté. Et de dénoncer la réduction dans les manuels scolaires de la révolution à un soldat avec un fusil. La révolution ce n'est pas ça. La révolution c'est de se réapproprier cette place, ce lieu et ce nom qui est le nôtre, c'est le peuple citoyen c'est-à-dire toi et moi qui prenons fait et cause dans les actes de notre devenir». Adel Sayed est poète et journaliste à la radio de Tébessa. Il a été pourchassé, harcelé et licencié pour ses idées. Un wali zélé l'a licencié de la radio régionale d'El Tarf. Sayed a même été poursuivi pour «atteinte» au président Bouteflika. Dans ce doc il confie son désarroi:«J'ai compris qu'il faut être médiocre, lâche et sans moral pour qu 'on nous accepte dans ce système. Je ne comprends pas de quoi ils ont peur. En bref, ils veulent des travailleurs à la radio et pas des gens qui font de la radio. Des gens soumis, pas des gens qui réfléchissent (...) Pour moi, aimer son pays ce n'est pas que des mots ou un sentiment, mais il s'agit de le construire par des actes. Agir...». Il faut du souffle pour pouvoir traverser ce film de bout en bout, en raison de la boule de tristesse qu'il charrie. Parfois, le film pèche aussi par certaines lenteurs dans l'atmosphère. Pour conjurer cette immonde injustice, mais souligner aussi l'impuissance. Pour autant, des plages de respiration ponctuent chaque témoignage... Mais pas pour longtemps. L'on plonge à nouveau en apnée à l'annonce des chiffres des personnes qui se sont donné la mort, à travers tout le pays. Effroyable! Pour combattre le fléau de l'immolation, l'Etat a décidé de pénaliser cet acte... La paupérisation extrême, le chômage, sont les quelques raisons qui poussent hommes et femmes à se donner la mort. Notamment à Ouargla où le mouvement des chômeurs a également fait sensation cette année. Pour en parler, Bahia est partie à la rencontre de Tahar Bellabas. De Ouargla, puis à Hassi Messaoud, enceinte, elle verra son ventre grandir au fur et à mesure que grandira en elle ce désir de sens et cette quête de cohérence avec. «Et si une révolution se passait à l'intime de nous-mêmes? Changer suffisamment nous-mêmes pour pouvoir changer le monde?» finit-elle par s'interroger. Eblouissant autant qu'il sait être introspectif, mélancolique que jazzy, enflammé que doux par instant, comme ces regards silencieux échangés ou cette pudeur des témoins devant la caméra, le film Fragments de rêves, se donne à voir, à écouter comme l'on bercerait un enfant sous le son des balles. Un film qui fait autant de bien que de mal. Parce que l'on voit comment les rêves peuvent se transformer en cauchemars inexorablement sans que l'on puisse avoir la mainmise sur notre destinée. Ceci est bien étayé par les peintures sombres de ces personnages métamorphosés de Maya Benchïkh El Fegoun ou encore ce célèbre monologue de Slimane Benaïssa dans la pièce de théâtre Babor ghrak qui vient au milieu du documentaire sonner le glas de cette amertume longtemps tue chez ce peuple, écrasé qu'il était sous le poids du parti unique et de la censure...Un soliloque qui fait mouche dans le film Fragments de rêves et qui témoigne de son atemporalité extraordinaire. Et pourtant, des hommes simples ont tenté le combat et n'ont jamais laissé tomber la lutte, des hommes incompris et minoritaires. Ce sont ces héros des temps modernes, ces gens ordinaires que la réalisatrice a voulu mettre en lumière. Pour que nul n'oublie également ces visages.

«En quête des héros du réel»
«J'ai été vers des gens qui me parlaient naturellement et très profondément car ça s'accordait avec ce que je pouvais ressentir et pensais à ce moment-là. C'était des choix très intuitifs», a expliqué la réalisatrice pendant le débat qui avouera que le film qu'elle voulait faire au départ n'est pas du tout celui de l'arrivée.. «J'ai commencé ce film avec cette âme révolutionnaire. Je l'ai abordé de manière très naïve comme un enfant. J'ai grandi avec la colonisation, puis la révolution agraire, sociale, mais où est la différence entre le réel et le mythe? Aujourd'hui que reste-t-il de cette âme révolutionnaire? Mes héros, j'avais besoin qu'ils sortent des manuels scolaires. Je les voulais devant moi. J'avais besoin de les voir dans ma réalité et je les ai cherchés et trouvés. Je suis partie en quête de ce mot révolution. Ce qu'il voulait dire. On le voit chez ces personnes qui se battaient à leur manière. Toute ma quête, c'était comment aujourd'hui on se bat en Algérie, Comment on fait cette révolution et quand on suit Tahar tout au long du film on comprend.

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