ENTRETIEN AVEC LOUISETTE IGHILAHRIZ
«Parler de la torture me délivre et me soulage»
L´Expression: Comment passiez-vous vos nuits en détention?Louisette Ighilahriz: La nuit, je ne parvenais pas à dormir. Je demeurais sous la terreur des coups et la pression psychologique de Graziani.
Dans mon demi-sommeil, les paroles qu´il ne cessait de me hurler aux oreilles résonnaient encore.
Graziani avait, semble-t-il, des méthodes bien à lui pour soutirer le renseignement?Ses méthodes étaient musclées. L´essentiel de ses tortures ne s´exerçait pas à mains nues.
Il était toujours armé d´ustensiles pour s´acharner contre mon plâtre. Il m´enfonçait toutes sortes d´accessoires dans le vagin.
Comment réagissiez-vous à ces pratiques humiliantes?A bout de nerfs, je sentais néanmoins venir la fin de ma résistance physique. J´avais aussi atteint le bout de ma patience. C´est à ce moment que j´ai décidé de cesser de me taire.
Je contre-attaquais grossièrement, alors que ce n´était pas du tout mon style.
«Algérienne» est le titre de votre récit recueilli par Anne Nivat pour le compte des Editions Fayard/Calmann-Lévy. Nous est-il possible de connaître les raisons qui vous ont poussée à faire un tel témoignage?Mon but reste de sensibiliser sur les méfaits de la pratique de la torture le plus de monde possible. Cela peut paraître naïf, mais n´oublions pas que le siècle d´horreurs incriminé a également été celui de la fin des grandes utopies meurtrières.
Etes-vous satisfaite des remous précipités par cet ouvrage?Au bout de tant d´années, parler de la torture me délivre et me soulage. Mon témoignage a provoqué un tollé parmi les officiers français qui avaient servi en Algérie. Certains ont reconnu leurs méfaits, d´autres continuent à les nier, tels Bigeard.
Ne visiez-vous pas une direction plus retentissante?Par ce livre, je souhaite que la vérité éclate. Je souhaite que les Français sachent qu´en Algérie, entre 1954 et 1962, il ne s´est jamais agi d´une opération de «maintien de l´ordre» ni d´une «pacification.» J´écris pour rappeler qu´il y a eu une guerre atroce en Algérie, et qu´il n´a pas été facile pour nous d´accéder à l´Indépendance.
En automne 2000, le Premier ministre français, Lionel Jospin, a reconnu la pratique de la torture en Algérie. Votre appréciation sur la question?Il faut qu´il aille plus loin. Il s´agit simplement de ne plus considérer l´Algérie comme un pays ennemi. Je souhaite tant que l´esprit revanchard disparaisse, qu´on nous comprenne enfin.
Henri Pouillot vient de publier Villa Susini, un appelé parle, où il confirme d´ailleurs la pratique du viol durant l´occupation de l´Algérie. Avez-vous le sentiment d´être arrivée au bout de votre combat?J´ai toujours souhaité que mon témoignage en provoque d´autres, des deux côtés de la Méditerranée. Que les langues d´anciens appelés et officiers français, qui ont vécu cette guerre et survécu, se délient. Je souhaite que l´on retienne de mon histoire, qu´il faut préserver l´être humain quel qu´il soit.
Le mot de la fin?J´ai accompli mon devoir de vérité. Mon histoire n´est pas exemplaire, elle est seulement mienne. Je témoigne sans haine.

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