LE RÉALISATEUR ALI AKIKA À L’EXPRESSION
«L’intégrisme a exploité le vide culturel»

Ali Akika est né en 1945 à Jijel et vit en France depuis 1965. Il y fait d´abord des études d´économie et de politique à l´université puis devient enseignant. Egalement critique de cinéma, il participe au film collectif L´Olivier (1976) et réalise plusieurs courts métrages puis, plus tard, des documentaires et des longs métrages, dont Voyage en capitale (avec Anne-Marie Autissier, 1977), Larmes de sang en 1979, Iran, un printemps en hiver, 1980, L´Algérie dévoilée, 1994, Enfants d´octobre, Jean Sénac et le forgeron du soleil, ou encore le documentaire Isabelle Eberhardt ou la Fièvre de l´errance en 2008. Il revient cette année avec un documentaire assez intéressant sur le Panaf 2009 où il donne sa vision sur l´Algérie d´aujourd´hui, partant d´un passé assez meurtri, au coeur d´un continent en marge qui tente d´avancer et résister malgré tout. Son nom: L´Afrique danse et Alger rit
Akika Ali: Pour deux raisons, la première est que toute oeuvre d´art doit être inscrite dans un contexte historique et environnemental. Dans le cas du Panaf, il fallait montrer au spectateur que le pays d´accueil organise un festival continental alors qu´il a connu et connaît encore, dans une moindre mesure, certes, les affres du terrorisme. Le spectateur sans qu´on lui force la main comprend que le pays est mu par une volonté politique et investit son énergie pour déjouer le sinistre dessein de l´intégrisme. La deuxième raison est que la culture sous toutes ses formes et expressions est un puissant facteur contre l´obscurantisme et les archaïsmes. Le fait que les espoirs nés du premier Panaf de 1969 ne se sont pas concrétisés, a contribué d´une certaine manière au vide culturel que l´intégrisme a exploité.
D´abord, pour une raison de rythme et de fluidité des images. Ensuite, parce que ces images envoient plusieurs messages. Primo, elles montrent les diversités «ethniques» du continent à l´intérieur même d´un pays. Secundo, elles expriment, et la diversité et la beauté et l´énergie des cultures africaines. Tercio, ces images m´ont permis de soutenir les propos des intervenants comme l´écrivain sud-africain André Brink dans sa remarquable conférence sur la magie dans la culture africaine, ou bien «notre» René Vautier quand il parle des femmes algériennes sur le chemin de l´émancipation.
Dans un festival à dimension continentale, il n´y a pas que le côté festif. C´est un événement éminemment politique et culturel.
Le 2e Panaf est une décision de l´Union africaine qui a mandaté l´Algérie pour l´organiser. Il m´était difficile d´ignorer cet aspect des choses. De toute manière, les colloques sur Frantz Fanon, sur la littérature, sur le colonialisme, les réactions du public, sont l´expression d´une situation dont je ne pouvais pas faire l´impasse car un film est le fruit du regard du réalisateur et de sa vision du monde et non le produit d´une voix étrangère au processus de création.
C´est difficile de parler d´étapes dans ce film. C´est plutôt un ensemble où viennent se greffer, à la fois le regard d´un Algérien impatient de voir son pays sortir des affres de la mal-vie et des difficultés de toutes natures, et la conviction que le pays (représenté par la beauté des sourires des enfants) finira par vaincre les obstacles semés, et par la colonisation, et la culture féodale et tribale qui perdure hélas dans notre société.
Hélas! le bonheur est difficile à conquérir. Le titre du film est à la fois un jeu de mots qui veut dire que l´Algérie est joyeuse quand elle ne tourne pas et qu´on ne lui tourne pas le dos. Hélas! les années où le pays a été saccagé par la terreur et boycotté par beaucoup de pays ont fait que les Algériens n´ont pas beaucoup ri.
Les blessures de cette période vont mettre du temps à se cicatriser et c´est pourquoi la joie de vivre n´est pas dominante.
Et puis, il faut le savoir, ce n´est pas des festivals d´été qui peuvent répondre aux besoins des citoyens et répandre la joie de vivre. Celle-ci se nourrit de mille et une petites choses du quotidien et d´une pratique culturelle débarrassée de tous les archaïsmes.
Je n´arrive pas à comprendre les raisons profondes et «rationnelles» d´une telle décision. Alors qu´il y a si peu de films algériens qui se «fabriquent» et que l´on discourt à longueur d´année sur les moyens de développer la production, on interdit un film produit avec les finances propres du réalisateur.
On devrait plutôt se féliciter que grâce aux nouvelles technologies, on peut produire à «bon marché» des films et se décomplexer vis-à-vis de l´extérieur.
Quant aux arguments du ministère, d´après les dires qui m´ont été rapportés, je ne les trouve pas convaincants: «On a répondu à Akika qu´il n´avait pas l´autorisation de tournage.» (Je n´ai jamais reçu de réponse à ma demande et le dossier déposé par Bouchouchi, qui devait être mon coproducteur n´est jamais passé en commission au ministère de la Culture.
C´est pourquoi je l´ai autoproduit et comme les dizaines d´Algériens qui filmaient avec des portables ou des caméscopes, j´ai fait pareil en tant que simple citoyen avec une Sony semi-professionnelle) «Son film est passé au Centre culturel algérien de France.» (Là je tombe des nues car je ne vois pas pourquoi il ne passerait pas dans un centre culturel de mon pays, comme si ce dernier était un repaire «ennemi».
J´aimerais bien connaître le motif de cet «ostracisme» à l´encontre d´une institution étatique algérienne), «Il a utilisé des images des concerts alors qu´il n´avait pas le droit.» (Outre que je n´ai fait que des «citations musicales» de quelques secondes, le problème des droits musicaux relève des producteurs des musiciens et c´est avec eux que j´ai traité au cas où ils me demanderaient de payer des droits.
On voit que ces arguments ne tiennent pas la route. Il y a bien une raison au plus près de la vérité et j´aimerais bien la connaître).
L´avenir du film? C´est comme un enfant, il a besoin qu´on s´occupe de lui.
Alors, je vais courir les festivals pour lui donner une «carte d´identité» pour qu´il puisse circuler dans le monde.
La presse a un rôle à jouer dans l´affirmation de cette identité, ce que vous faites par cette interview contribue à cela. Et puis, il y a Internet, il est temps que l´on comprenne que l´époque des ostracismes est de moins en moins de mise.

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