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JACQUES LOVICHI À PROPOS DU «SULTAN DES ASPHODÈLES»

Dire la violence du présent par le passé

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Son roman a obtenu le prix du livre corse en 1996. il nous livre ici les secrets de son succès-story...

«La culture et le débat des civilisations» est le thème d´une rencontre littéraire animée la semaine dernière à l´espace Frantz-Fanon de Riadh El-Feth par le poète corso-provençal, Jacques Lovichi, sous les auspices de la fondation Mahfoud-Boucebci, avec la participation du Centre culturel français d´Alger et la société ABM.Rencontre avec un homme de lettres attachant à l´identité «hybride»...

L´Expression: Pourriez-vous, M.Lovichi, nous présenter votre livre Le sultan des Asphodèles?J.Lovichi: Linéairement, c´est une histoire qui se passe au 11e siècle, en Corse, chez moi, dans la vallée dont ma famille est originaire et qui raconte l´histoire de l´arrivée d´un prince yéménite qui a servi le mouvement de la conquête et qui voulait aller en Andalousie mais qui a été jeté par une tempête sur les côtes de Corse et s´est épris de ce pays.
Il est tombé, lui, un homme très civilisé, cultivé sur des jeunes qui étaient pratiquement des sauvages.
Il a essayé de les ramener à la civilisation et ce, en particulier par la culture. Evidemment, il s´est coupé peu à peu de ses troupes qui étaient là, avec lui. Il s´en est séparé, pas volontairement, mais par la force des choses parce qu´il allait trop vers les habitants du pays. On finissait par le considérer comme une sorte de déserteur, de traître ou de quelqu´un qui est passé de l´autre côté. En revanche, il n´a jamais été accepté par les gens vers lesquels il allait. Donc, il s´est retrouvé seul et ce livre raconte l´histoire de la solitude, de ce prince qui était appelé pour des raisons de moquerie, pour le ridiculiser, par ses propres troupes le «sultan des Asphodèles».

Pour quelle raison?L´Asphodèle qui est une plante, néanmoins commune au pays d´où il vient, c´est-à-dire au Yémen et puis au Maghreb, ainsi qu´au sud de la Corse, ce prince y était très attaché.
Il lui prêtait une signification extrêmement symbolique, que les Corses lui prêtent d´ailleurs. Il en parlait souvent. Il y était tellement attaché, que pour se moquer de cette dérisoire royauté qu´il avait, il l´ont surnommé «le sultan des Asphodèles».
Lui, il a retourné la situation en sa faveur en le prenant comme un titre d´honneur, parce que son royaume n´était pas un royaume terrestre, physique mais intellectuel...

Est-ce parce que vous êtes Corse que vous situez l´espace de votre roman en Corse?J´ai voulu surtout porter sur la Corse le regard de quelqu´un qui arrivait d´ailleurs, comme fait Montesquieu dans Les lettres persanes et qui raconte Paris à travers les yeux de deux personnes qui voyagent en Occident. Ce qui m´intéressait, c´était de dire en principe et prétendument au 11e siècle des choses que j´avais envie de dire à mes compatriotes corses de l´an 2000 et je me suis servi de cette fiction. C´est Osman le sultan, qui m´a permis de porter ce regard. Aussi, je craignais que mes compatriotes le prennent très mal. Car autant je suis assez indulgent pour Osman, autant je suis féroce pour les Corses et une chose curieuse, c´est en Corse qu´il s´est le mieux vendu. Ce qui prouve que les gens aiment bien s´entendre dire les quatre vérités de temps en temps. Ils ne se sont pas trompés. Ils ont très bien compris que c´était le XIe siècle mais que c´était aussi maintenant, et le livre a fini par être couronné du prix du livre corse, ce qui était encore plus invraisemblable.

Vous êtes le rédacteur en chef de la revue Autre Sud...J´écris dans plusieurs revues. En dehors d´Encres vives dont je suis membre du comité de rédaction, il y a aussi Les Archets.
Je suis en outre le rédacteur en chef de la revue Autre Sud qui a succédé l´ancienne revue Sud à laquelle j´appartenais aussi et qui elle-même vient de la revue Cahiers du Sud, revue méditerranéenne et on peut dire internationale.

Deux de vos collègues poètes avec qui vous partagez les colonnes de ces revues sont déjà venus avant vous en Algérie, à savoir Yves Broussard et André Ughétto...Ils sont venus effectivement il y a quelques mois. Moi, en fait c´est la seconde fois que je viens en Algérie. La 1ère c´était dans les années 70 pour corriger le bac.

Vous êtes donc à l´origine professeur de lettres?Je suis à la retraite maintenant. Je ne suis pas devenu écrivain parce que j´étais professeur de lettres. Etre professeur de lettres était pour moi, le seul moyen de gagner ma vie, qui n´était pas très éloigné du domaine qui m´intéressait énormément. Mais j´ai toujours écrit. Je suis beaucoup plus souvent poète que romancier d´ailleurs. Chez moi, le roman c´est un accident qui se termine le plus souvent par une restructuration poétique. A titre d´exemple, le poème Mort du sultan des Asphodèles est tiré directement du roman. C´est une technique qui nous est commune aux gens d´Encres vives et notamment avec Jean-Max Tixier.

Broussard se définit comme un poète méditerranéen d´expression française. Comment vous définiriez-vous?Ma biographie officielle commence comme ça: Jacques Lovichi, poète corso-provençal d´expression française. Je ne suis pas Français. Moi, je suis de culture du Sud, de la culture provençale d´abord par ma mère et la culture corse par mon père. A ces deux cultures est venue s´ajouter une 3e, la culture française.
Ce qui fait que je suis au carrefour de trois cultures. Cela pose parfois quelques problèmes...

De quelle façon?D´abord, parce qu´il est difficile de trouver sa propre unité, en plus, on trouve à l´extérieur beaucoup d´incompréhension de la part des autres.

D´autant qu´avec toute cette violence qu´il y a en Corse, les Français ont tendance à porter un regard négatif sur les Corses...En effet, d´ailleurs dans ce roman qui se passe au 11e siècle, il y a cette violence sous-jacente qui est une violence permanente en Corse, qui l´a été à toutes les époques. En 20 siècles, nous avons été envahis 18 fois, par les Carthaginois, les Romains, les Grecs, les Maures...Ce sont les Maures qui sont restés le plus longtemps, ils sont restés trois siècles. C´est pour cela que je dis qu´il ne s´agissait pas de razzia, parce que ce sont des gens qui sont venus et se sont établis. Ils se sont tellement bien établis qu´ils sont restés; c´est nous. Dans le sud de la Corse, la plupart des gens pensent qu´ils ont du sang «maure» dans les veines et moi en particulier, j´en suis persuadé.

Votre rapport avec les mots?C´est ma définition personnelle de la poésie. C´est en tout cas comme cela que je la vis. D´une part, ce n´est pas un exercice extérieur, ce n´est pas de la littérature à proprement parler, c´est une façon d´exister et une façon de vivre mais de vivre à travers les mots mais aussi à travers l´imaginaire dans la mesure où les mots sont les véhicules et les vecteurs de l´imaginaire. J´ai toujours dit, à mes élèves en particulier, que la façon dont on disait les choses était beaucoup plus importante que les choses que l´on disait. C´est-à-dire au fond des banalités, des choses que tout le monde sait et que tout le monde dit.
Par conséquent, la seule chose qui nous distingue et qui fait que c´est peut-être un peu plus important, c´est la façon dont nous disons les choses, donc, c´est les mots qui jouent un rôle fondamental.
Je sais que certains poètes ont d´autres tendances, sont par exemple pour l´expression du lyrisme et de la sensibilité, moi ce n´est pas du tout comme ça que je considère les choses. Je suis plutôt dans la tradition de Mallarmé, que dans la tradition des poètes romantiques.
Ce n´est pas pour rien d´ailleurs que l´on ma donné, cette année, le prix de l´académie Mallarmé. Je suppose que c´est en partie pour cela, puisque pour le prix Mallarmé, il n´y a pas de candidature, il y a 30 académiciens qui sont tous des poètes dont des amies très chères, Vénus Khoury. Ghâta et Andrée Chédid.

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