Accueil |Culture | Le temps de lire |

LES CHANTS CANNIBALES DE YASMINA KHADRA

Le rêve laissé à Alger

Par
Taille du texte : Decrease font Enlarge font
Le rêve laissé à Alger

cette inscription de l'histoire réelle, insérée dans une histoire fictive et dans une histoire mythique, se révèle parfaitement éducative et instructive dans une oeuvre littéraire qui se donne pour mission d'inventer et même surtout de réinventer le vivre humain.

Pour ce faire, si l'on a conscience qu'aucun écrivain n'est assez grand, on ne peut a contrario douter que son art ne l'oblige spontanément, par sensibilité et par devoir, à reconstituer, point par point, les difficultés, les rancoeurs et les espérances de ceux qui, pour une seule petite seconde de vie hypothétique, tiennent le pari de s'offrir au péril. Partagé par leur douleur et leur vérité, l'écrivain responsable ne peut qu'essayer de les comprendre, de les ramener à l'espoir, non de les juger... En rapport avec ce qui nous intéresse ici, c'est un aspect fort de l'intention de l'écrivain qui est tout tracé dans l'épigraphe que Yasmina Khadra a placée en tête de son oeuvre: «Chaque génération doit dans une relative opacité découvrir sa mission, la remplir ou la trahir (Frantz Fanon, Les Damnés de la terre).»
Ce dur exercice de la conscience d'écrivain, nous le retrouvons de nouveau dans ces «douze nouvelles», réunies sous le titre Les Chants cannibales (*): Wadigazen, El Aar, Les portes du ciel, Le faiseur de paix, L'aube du destin, Une toile dans la brume, La longue nuit d'un repenti, Yamaha l'homme qui riait, Le Caïd, Absence, Holm Marrakech et L'incompris. Sans doute, l'aura-t-on déjà remarqué, les titres de ces nouvelles et les noms et surnoms très significatifs des protagonistes sont autant de symboles, autant de sujets de réflexion où souvent l'auteur bouscule de sa verve généreusement ironique ou superbement indignée des idées préconçues, où brillamment le monologue intérieur reflète l'âme des personnages: tel Wadigazen («qui veut dire je viens, je suis venu»), «Maître» de «chaque oasis» et qui devient «plus ardent que l'harmattan» afin de ne jamais cesser d'être «semblable à un grain de sable [qui] taquine l'engrenage du temps»; telle aussi l'histoire poignante de tante Yamina que «l'opprobre» (El Aar), levé dans la calomnie contre elle, soumet au jugement des vieux démons; tel Sidi Flih, «Marabout itinérant et attendu, [qui] marche vers les hommes pour les sauver d'eux-mêmes. Il conjure leurs vieux démons, tel un furet lâché dans un poulailler.»... Laissons entier au lecteur le plaisir de lire et de découvrir, dans ces nouvelles, les brûlantes saveurs socioculturelles racontées et l'une des atrocités historiques, parmi les cruautés inouïes imaginées par le système colonial, qui font s'élever des terrasses de la Casbah les youyous de l'honneur et de la liberté, le 19 juin 1956, 04 heures du matin.
Ainsi, Yasmina Khadra nous revient après L'Équation africaine dont la résolution exige de l'Occident aisé beaucoup de renoncement à ses appétits de conquérant et beaucoup de tempérance - acte de foi dans la sagesse humaine - tout simplement en ne négligeant pas la souffrance d'un peuple en proie à la violence interne qui fait de lui «un monde inconnu» et «sauvage». Soyons également avertis que ce titre «Les Chants cannibales» n'a rien à voir avec «Les Chants de Maldoror», épopée fantastique du xixe siècle et oeuvre colossale du Comte de Lautréamont, décrivant la furieuse adolescence de Maldoror face à la misère humaine et, moins encore, avec le titre (incluant un vocable homophone) «Les Champs cannibales» de l'écrivain universitaire Roman Rijka qui raconte l'enquête de la journaliste Tatyana Duchesne dans l'empire de son amie Olga, princesse déchue. En conséquence, on aura bien compris que les «chants» sont ici, selon la définition classique, les «parties d'un poème épique ou didactique».
Nous pouvons alors dire que Yasmina Khadra nous plonge dans un monde qui ne nous est pas inconnu. Au reste, le choix de publier Les Chants cannibales en Algérie est heureux, car utile et donc bon pour le moral et, de plus, l'auteur n'admet pas le malheur injuste de l'homme où qu'il se trouve. Dans cette oeuvre, tous les textes ont en commun le rêve contrarié de l'Algérien, - mais à chacun son rêve. Néanmoins, toujours une leçon pleine de bon sens est tirée, souveraine comme dans la nouvelle «Une toile dans la nuit» (et pourquoi pas «une étoile dans la nuit»?) qui est, me semble-t-il, l'écho central - l'espoir dominant - des thèmes très divers aux multiples interprétations de l'oeuvre. Cette nouvelle se résume dans un message inattendu que l'artiste-peintre de Bab-El-Oued a adressé de Londres à son ami serveur au café du Blidi. Déprimé par ses désillusions, cet artiste avait décidé, un jour, de prendre le semi-rigide pour l'étranger. Voici les quelques lignes de ce message: «Tu as raison. Si nul n'est prophète dans son pays, personne n'est maître chez les autres... Nous étions huit sur le semi-rigide. Six n'ont pas survécu. J'erre dans la grisaille de Londres. Sans repères et sans papiers. Je suis venu chercher un rêve et je me rends compte que je l'ai laissé à Alger.» Et l'on peut conclure avec ce dicton: Wal hadith qiyâs! Et le propos en est une juste mesure!» On imagine bien ces «appels qui mangent l'homme», qui se chargent de son destin et que lui, humain appauvri par tant de malheur, accepte d'y répondre avec courage, espérant, quels que soient les sacrifices, donner un sens à sa vie. En décrivant la réalité et en dépassant par son imagination créatrice les événements et la fonction des personnages, l'auteur entraîne notre propre imagination vers un vrai rêve, celui où la vision artistique est séduction pour éduquer et instruire. Yasmina Khadra sait de quoi il parle: le nomade spirituel n'est jamais loin, mais la coquetterie de l'écrivain - son écriture et la pertinence de son propos - a vocation encore de nous inciter à le suivre en toute confiance.
Dans Les Chants cannibales, l'histoire racontée tient beaucoup plus au seul récit qui lui-même tient au court roman qu'au genre classique de la nouvelle. Ici, point de nouvelle au titre «locomotive» donnant le ton à l'ensemble. Ici les textes se présentent comme unité de pensée qui se développe en toute liberté, selon un rythme, un ton, un suspense, une hardiesse de style, - et quelle plénitude dans le caractère des personnages! Aussi, une vertueuse écriture de mots forts et sensibles, s'impose-t-elle naturellement comme fatalité à l'homme-personnage qui la refuse pour accéder au bonheur dont il se sent vidé à l'instant où la frustration d'une vie juste s'éveille quelque part en lui. D'où l'on devine les «chants», les chants cannibales - sûrement -, mais les chants personnels formés par la volonté de ne jamais désespérer. Voilà donc que l'humaine condition se tient puissamment dans une histoire dont le fil conducteur n'est autre que lui-même. Voilà une leçon de philosophie exaltante dont la cohérence est constituée de la seule vie qui vaille, celle de l'homme indigné de tout ce qui dévore l'homme, de tout ce qui dénature la politique, la société, la morale, la foi, la loi, le sens de la vie. L'homme, qui évolue dans son pays confronté à des situations ambiguës, angoissantes, graves et qui stagne à l'étranger, souffrant des déceptions dramatiques et subissant les hostilités de l'exil, épuise ses vives ressources humaines à force de lutter contre sa solitude, un face à face avec lui-même, éprouvant, mortel au bout du long chemin parsemé d'échecs, à force de refuser la résignation. Mais, au vrai, il reste que la promesse du bonheur, le bonheur - tout court - est en l'homme, lorsque l'homme se réconcilie avec lui-même: Tante Yamina, victime d'une société dénaturée, ne dit-elle pas à son époux: «Et s'ils veulent que le sang coule encore, laissons-les à leur mort et allons ailleurs semer la vie. L'honneur est en celui qui refuse de le confier aux autres.». Dure réalité pour l'homme, amère vérité aussi qui fissure la face de son orgueil. Il court alors vers les Ancêtres et se réfugie dans leur foi. Pourquoi n'aurait-il pas raison? Le drame intérieur de tout homme est respectable lorsque s'y mêle la saine humilité de sa propre conscience. L'essentiel est qu'il ne se détourne pas de son chemin qui le ramène à sa mère patrie, c'est-à-dire à sa conscience.
Si l'on ajoute quelque peu de ce dont on est sûr (l'admirable talent de Yasmina Khadra, sa langue ici plus nerveuse, plus incisive, plus riche en poésie et en formules éclatantes, que jamais), on gagne encore beaucoup à reconnaître comme juste ce qu'aucun mystificateur distingué n'a dit de sa propre expérience d'écrivain, et on le voit bien dans cette sincère confidence à voix haute: «J'espère que Les Chants cannibales traduiront la palette de mon écriture qui change en fonction des atmosphères et des rythmes que j'essaye d'articuler autour de mes personnages. Mes nouvelles n'ont pas la même structure ni le même ton. C'est une façon, pour moi, de domestiquer mes sujets et de bousculer ma vocation de romancier jusque dans ses derniers retranchements. Du lyrisme à la sècheresse du ton, je m'applique à restituer les émotions et les états d'âme sans lesquels aucune trame n'a de raison d'être.» Succédant à l'étrange Holm Marrakech, où le rêve perdu-retrouvé prépare à l'amour infini, L'Incompris, de la dernière nouvelle des Chants cannibales, conçoit enfin une espérance ouverte, une contemplation émerveillée d'une beauté à venir, une promesse de bonheur formé à la certitude du verbe de l'intelligence, de l'esthétique et de l'action. Là même est, à mon sens, «toute la raison d'être» de l'oeuvre de Yasmina Khadra.

(*) Les Chants cannibales de Yasmina Khadra, Casbah Éditions, Alger, 2012, 208 pages.

Suivez ces commentaire via le flux RSS Réactions (0)

total :| Affiché :

Réagir à cet article

Entrez le code que vous voyez dans l'image s'il vous plait:

Captcha