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1962, FRÈRE PARMI LES FRÈRES, DANS LES PAS DE JEAN SÉNAC (*)

Le rêve inabouti

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Le rêve inabouti

Il est des poètes, dont les ailes soudain trop encombrantes pour eux, car formées à l'ambition absolue d'être et de paraître, se font - hélas! - bouffons des gens utiles à leur fortune et deviennent parfois odieux.

La revue mensuelle Algérie Littérature / Action (Aïssa Khelladi, directeur de la publication / Marie Virolle, responsable de la rédaction) consacre son numéro 157-162 à un «Spécial cinquantenaire de l'Indépendance algérienne» sous le thème «1962, Frère parmi les frères, dans les pas de Jean Sénac».
En ce Cinquantenaire de l'Indépendance de l'Algérie, le nom du poète Jean Sénac (né à Béni-Saf, le 29 nov.1926 et assassiné à Alger, le 30 août1973) doit être rappelé légitimement dans l'histoire de la littérature algérienne de combat contre le colonialisme et tout particulièrement dans celle de la guerre d'Algérie (1954-1962). En effet, à quelques mois de notre glorieux Premier Novembre 1954, Jean Sénac transcrivait déjà dans un de ses carnets, avec les mots de l'époque pour bien se faire comprendre par la haute société coloniale, son cri de conscience humaine, longtemps formé et retenu durant sa jeunesse difficile parmi ses proches à son coeur et épris d'amour et de justice tout comme lui pour «son Algérie». Je note entre autres de ses déclarations répétées par lui mille et une fois, celle-ci: «Parce que je suis algérien et que j'aime mon pays, parce que j'aime aussi profondément la France réelle, j'embrasse la cause des Arabes, notre cause.»

Une quête d'identité
Jean Sénac n'a cessé de «convertir» ou de remettre à niveau ses nombreux amis européens célèbres écrivains, artistes et hommes politiques à sa foi en une Algérie indépendante, en «une terre possible» et à les engager à ne pas s'en écarter. Toute sa vie, il a clamé son algérianité. Il se disait Algérien, car il se sentait Algérien; il ne lui suffisait pas de se l'assimiler soi-même, - il avait un besoin énorme de l'Autre, celui qui le lui confirmerait sans ambiguïté, sans réserve, et surtout sans attendre: tout de suite, dès l'Indépendance.
La quête acharnée d'identité était pour lui une nécessité, une oeuvre à créer aussi belle, profonde et propice pour être un Algérien heureux, que ses poèmes le sont, incontestablement. Le Pouvoir politique lui aurait-il refusé la nationalité algérienne? Qu'en savons-nous, vraiment? Il exigeait de l'obtenir d'office, comme tout Algérien. Un haut responsable - et d'autres -, son ami de très longue date, lui a proposé d'en faire la demande réglementaire et il obtiendra la nationalité algérienne sur le champ comme tant de Français qu'il connaît, lui parfaitement et qui ont participé sans contrepartie à la lutte de libération nationale. Sénac a refusé, une fois encore, avec grogne, colère et rancoeur. En proie à un trait de caractère qui le rendait souvent impénétrable, têtu, boudeur, soudain silencieux, inquiet, frileux, parfois terriblement narquois, malicieux et intrigant, il déserte la place, la convivialité, disparaît. Entre-temps, il aura laissé pousser sa barbe et ses cheveux. Il a alors le regard et même la tête de Verlaine, et même de Karl Marx et, s'il est en costume et cravate et qu'il s'est taillé une barbe fine sur le menton et une moustache courte, il est pleinement Lénine. Au bureau de l'Union des Écrivains Algériens, nous nous en amusions et lui, il en était très flatté et s'en amusait aussi beaucoup. Avec son sourire malicieux à peine esquissé, ses yeux rieurs et légèrement bridés, son regard bas, ses lèvres fines et serrées, il est le Sénac au naturel, c'est-à-dire doux et d'une extrême courtoisie. Alors personne ne lui en tient rigueur, pas même pour ses bouderies exaspérantes et ses absences; l'un de nous qui se comprenait disait: «Rien à craindre de Sénac, c'est le moindre mâle!» Mais Sénac reste le poète frétillant, le passionné, très actif, tout à son ambition, un ouvrier génial pour orchestrer une intention, un empêcheur de tourner en rond... Et puis, il reprend ses activités et ses intentions. Il se relance peu discret, plus Algérien que les Algériens ostensiblement jusqu'à agacer ses amis les plus généreux dans l'ordre politique ou culturel, s'insinuant, à tort ou à raison, dans les affaires publiques et estimant que dans ses émissions à la radio, par exemple, il peut tout se permettre, au motif qu'il se sent le privilège d'être reçu et écouté par les dirigeants et les militants de l'État algérien renaissant. Je crois bien que si l'on touche à son algérianité, à laquelle il aspire avec la sincérité de la passion démesurée qui le dévore, il se fait l'homme secret et l'aveugle soupçonneux, capable de tous les excès répréhensibles... Les défauts de tout homme, comme ses qualités, surgissent là où on ne les attend pas. Voilà ce qui explique pourquoi les rendez-vous humains sont souvent manqués.
Après cela, je constate que dans ce «Spécial cinquantenaire» de la revue Algérie Littérature / Action, pourtant s'annonçant comme devant traiter du «Frère parmi les frères» et soit donc de nous retrouver «dans les pas de Jean Sénac», peu de pages signées, me semble-t-il, lui sont réellement consacrées. J'y ai lu «En guise de sommaire», l'innovante et suggestive présentation de Marie Virolle que suivent indispensablement pour situer quelque peu les activités créatives de Sénac, les articles pertinents intitulés «Un éditeur en guerre d'Algérie: Jean Subervie» et «Jean Sénac et le CIRBUA» de Hamid Nacer-Khodja, ami de Jean Sénac et «gardien inspiré de sa mémoire». Sans aucun doute, les autres articles (excepté peut-être quelques inexactitudes qu'il serait vain de relever ici) sont, par eux-mêmes, fort intéressants puisque, textes et images à l'appui, de nombreuses personnalités de la culture et de la politique, du fait de leur fonction, de leur pouvoir et de l'éventuelle efficacité de leurs actions directes ou indirectes, Jean Sénac les a, à un moment ou à un autre, rencontrées et souvent a travaillé avec elles. Ainsi, le lecteur apprend-il à les connaître et à bien juger du rôle actif de Sénac dans ses domaines de prédilection: la poésie, l'édition, les arts,... l'engagement politique en faveur du peuple et la communication culturelle tous azimuts, et spécialement vers la jeunesse. En somme, prenant conscience que l'Algérie est en train de vivre une immense mutation, Jean Sénac estime qu'il n'est pas assez d'hommes utiles pour prendre en charge ses propres idées «révolutionnaires» de sorte qu'il n'a pas eu de cesse qu'il n'ait réussi à convaincre quelques-uns de l'aide qu'il demande pour développer, en Algérie, la culture de l'esprit. À toutes ces personnalités, en quelque place de la hiérarchie politique ou culturelle, qu'elles soient, il sait faire parvenir son message. Il a ses amis, qu'il nomme avec fierté à qui veut l'entendre, de même qu'il sait que l'usage de la patience et du sentiment patriotique font souvent merveille, - c'est qu'il est connu Jean Sénac, Yahia El-Ouahrani!

L'inlassable Soleil fraternel
Ainsi que je l'ai déjà écrit ailleurs, j'ai connu Jean au cours de l'été 1956, au 115, boulevard Saint-Michel, à Paris, grâce au grand poète nationaliste, journaliste, ancien de l'ALN et de l'ANP, M'hamed Aoune, aujourd'hui oublié, âgé de 85 ans et vivant entouré de sa famille à Médéa. En 1957, Jean m'a envoyé de France la revue Entretiens sur les Lettres et les Arts (Numéro Spécial Algérie) puis son opus Le Soleil sous les armes. Cet ouvrage que j'ai perdu dans des circonstances sans intérêt aujourd'hui, il me l'a remplacé chez moi, à Birkhadem, le 24 mai 1966 avec cette dédicace écrite de sa main: «À Samya et Kaddour M'Hamsadji, ce bivouac des larmes et de la certitude, afin que notre Soleil ne soit plus sous les armes, avec la vieille amitié et l'inlassable soleil fraternel de Jean (suit la graphie d'un soleil à cinq branches).»
Nous nous sommes retrouvés en juillet 1962, puis au premier salon du livre d'Alger, tenu dans le hall de la salle Ibn Khaldoun, en automne 1962. Par la suite, il venait très souvent à la maison à Birkhadem. Je l'ai invité à animer un entretien sur la poésie avec mes élèves du collège de Birkhadem et à signer un de ses textes qui a été ensuite reproduit dans le journal scolaire Chabiba, Jeunesse. Je l'ai fait également avec le peintre Khadda. Jean a ainsi parfaitement connu mon environnement familial, professionnel et amical. Je lui ai fait découvrir Soûr El Ghouzlâne, ma ville natale, et mes camarades d'enfance...
Et c'est surtout notre dévouement à l'Union des Écrivains fondée le 28 octobre 1963 (Mouloud Mammeri, président; Jean Sénac, secrétaire général; Kaddour M'Hamsadji, secrétaire général adjoint, Mourad Bourboune et Ahmed Sefta, assesseurs) et notre collaboration intelligente, respectueuse et spécialement fidèle à l'idéal bien circonscrit et bien partagé, fixé dans la Charte de la première Union des Écrivains Algériens, que notre amitié s'est sainement construite et longtemps poursuivie. Pour moi, cette fraternité solaire a été réciproque et complète jusqu'à ce que Jean démissionne, en 1967, de l'Union pour des raisons que l'on sait et qu'il se soit réfugié du jour au lendemain dans la clandestinité la plus totale. Son assassinat, le 30 août 1973, je l'ai appris par la presse comme tous les citoyens algériens. Je tiens à garder de lui l'image du poète épris d'une Algérie entourée de tous ses enfants, libres, justes et fraternels. Je tiens aujourd'hui comme un signe, une demande pleine de sens, ces lignes de Jean Sénac tracées à la hâte sur une carte postale qu'il m'a envoyée de Moscou à mon adresse personnelle, le 23 septembre 1966, à quelques mois de l'Assemblée générale de l'UEA qui devait avoir lieu le 6 mai 1967: «23 sept.66 ABÈA. Tout est formidable, grande amitié avec Evtouchenko! Je passe par Paris. Je rentre début octobre pour préparer avec vous Assemblée (comprendre Mouloud Mammeri et moi-même).T'écrirai de Paris. À vous deux, un grand Soleil ami de Jean (suit la graphie d'un Soleil à cinq branches).»
Néanmoins, une chose me froisse le coeur depuis peu, mais je me console en me répétant cet apaisant proverbe de chez nous: «La mouche tombée dans l'eau que l'on boit ne tue pas, elle soulève le coeur seulement.»
Je tiens enfin à livrer à la réflexion du lecteur, deux vers de Jean Sénac - peut-être l'aveu d'un rêve inabouti -, deux vers extraits de sa Préface pour un élan (Alger, 20 septembre 1972): «À une fable, d'une cendre. J'ai cru connaître / Et je suis ignorant.»
(*) 1962, FRÈRE PARMI LES FRÈRES,
DANS LES PAS DE JEAN SÉNAC
In revue ALGÉRIE LITTÉRATURE / ACTION
Numéro 157-162 Spécial Cinquantenaire de l'Indépendance algérienne
Marsa Éditions, Paris, 2012, 159 pages.

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Zakad Abderrahmane, écrivain - Alger 09/01/2013 12:49:06
«À une fable, d'une cendre. J'ai cru connaître / Et je suis ignorant.»
Que c'est beau !
Salut Kaddour,
Merci de nous laisser ces traces, éparpillées sur les chemins de notre champ culturel.
Avec Sénac , comme rémomoration et excuse, tu nous fais là tout un panoramique des belles années de l'Algérie heureuse ete candide. L'important, ce n'est pas le lieu ou on vit mais comment on vit. Et par la poésie et l'éveil militant, nous avons eu cette chance d'avoir bien vécu et dans un lieu important : l'Algérie !
cordialement
Abderrahmane Zakad
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