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JEAN AMROUCHE, L'ÉTERNEL EXILÉ DE TASSADIT YACINE

Écoute en toi le silence couler

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Écoute en toi le silence couler

Comment interpréter le langage pour retrouver la puissance «des images de nostalgie», celles qui composent la poésie de mémoire?

Tout l'héritage littéraire de Jean El Mouhoub, fils de Belkacem Amrouche, achevé ou non - car il semble bien que de nombreux inédits dont il est l'auteur, existent quelque part - nous instruit bellement sur sa personnalité, à la fois, sobre, cultivée et souffrante de son identité remarquable par rapport à son être totalement «algérien» et «universel». Tassadit Yacine, de nouveau - puisqu'il s'agit d'une réédition sous le même titre, la première datant de 2002, Paris, Awal-Ibis Press - nous propose Jean Amrouche, L'Éternel exilé (*).
Rappelons que Tassadit Yacine, enseignante-chercheuse, maître de conférences et directrice d'études à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (Paris), est une spécialiste du «Monde berbère». Elle doit cette distinction à ses travaux d'anthropologie sociale constitués par des articles publiés dans la revue Awal (la Parole) qu'elle a fondée avec Mouloud Mammeri en 1985 à Paris et par des ouvrages dont: Poésie berbère et identité, L'Isli ou l'amour chanté en kabyle, Aït Menguellet chante, Les Voleurs de feu, éléments d'une anthropologie sociale et culturelle de l'Algérie, Si tu m'aimes, guéris-moi (études d'ethnologie des affects en Kabylie), Jean-El Mouhoub, Journal 1928-1962.

Un Algérien de pensée totale
Dans sa préface à la présente édition, Jean Amrouche, L'Éternel exilé, Tassadit Yacine avise: «Amrouche, ce natif d'Ighil Ali, est un amoureux des lettres et des grands poèmes français... lui qui a grandi dans la musique des aèdes berbères étrangers à l'écrit et à l'abstraction chère à l'Occident. Après avoir affirmé cela, a-t-on compris véritablement sa personnalité? A-t-on compris ses tourments? Ses démons intérieurs? Sa quête de justice? Sa recherche des racines de son peuple? Je ne le crois pas.» Elle distingue parfaitement la vie de Jean Amrouche en deux parties: «Celle qui caractérise son adolescence et le début de son entrée en maturité» (il était «fasciné» par la poésie et la littérature). «Mais dans la deuxième partie de sa vie, des événements importants comme le déferlement du fascisme et du nazisme en Europe entraînant une guerre mondiale et leurs répercussions sur les sociétés colonisées pousseront le poète à se convertir en homme de combat (Cf. ses chroniques de guerre) dans le monde des idées.» Aussi, trouve-t-on dans Jean Amrouche, l'Éternel exilé, «des textes de critique littéraire curieux et amoureux de la grande littérature mais aussi ceux de l'intellectuel engagé qui s'interroge sur la place que devrait occuper la création africaine dans la république des lettres.» C'est bien là que son itinéraire d'homme apparaît, d'homme algérien, sans l'ambiguïté servile du coeur ou de la raison. Sa place, sa condition d'Algérien total, est signifiée pleinement dans son journalisme littéraire face aux grands littérateurs (Gide, Mauriac, Claudel,...), dans son journalisme politique face au système colonial, dans sa spiritualité face à la foi (Islâm et Chrétienté). Or, Jean Amrouche est profondément enraciné dans sa Terre Maternelle. Sa souffrance se traduit par un éternel vertige, un éternel exil, et son itinéraire est connu: Ighil Ali (Kabylie où il est né, le 7 février 1906), Paris, Sousse, Tunis,... et des retours incessants. Il est mort à Paris, le 17 avril 1962. Au reste, un magnifique poème de lui en hommage aux combattants de l'Armée de libération nationale et intitulé Le Combat algérien, est paru dans Poèmes algériens / Espoir et parole, recueillis par Denise Barrat, éd. Seghers, Paris, 1963, pp. 19-22. (Court extrait: «Aux Algériens on a tout pris / la patrie avec le nom / le langage avec les divines sentences / de sagesse qui règlent la marche de l'homme / depuis le berceau / jusqu'à la tombe / la terre avec les blés les sources avec les jardins / le pain de bouche et le pain de l'âme / l'honneur / la grâce de vivre comme enfant de Dieu de frère des hommes / sous le soleil dans le vent la pluie et la neige. / On a jeté les Algériens hors de toute patrie humaine / on les a faits orphelins / on les a faits prisonniers d'un présent sans mémoire / et sans avenir / les exilant parmi leurs tombes de la terre des ancêtres de leur histoire de leur langage et de la liberté.»)
Tassadit Yacine nous livre, de Jean Amrouche, un poème inédit intitulé Fragment du Grand Silence, daté 6 novembre 1934; en voici un court extrait: «À l'extrême limite de toi /Tu es saisi par le vertige. / [...] Tu flottes seul dans le silence / [...] / Tu ne sais pas les secrets / Les mots de passe de l'azur: / Il faut dire à toutes les choses de tumulte / à tous les orgueils: Silence. / Écoute en toi le silence couler, / Il est bleu tel un manteau de Vierge.»

L'éternel exilé
Ensuite, Tassadit Yacine aborde brièvement mais suffisamment sa présentation de Jean Amrouche sous le titre «L'Éternel exilé». Elle note: «Né en 1906 à Ighil Ali en Algérie, Jean Amrouche nous a quittés à la veille de l'indépendance pour laquelle il avait milité des années durant. Kabyle de famille chrétienne naturalisée dès 1911, il était homme de lettres, poète et engagé dans ses deux cultures algérienne et française. Ce métissage culturel sera à la fois source de richesses et de contradiction.» Dans son ouvrage, Elle a réuni «des textes de critique littéraire déjà publiés peu accessibles au lecteur». Cependant, on connaît de lui Cendre (1934), Étoile Secrète et Chants berbères de Kabylie (1939). Jean Amrouche ayant peu publié, les textes présentés par Tassadit Yacine permettent de mieux connaître la pensée permanente de cet authentique algérien et l'apprécier pour sa passion des lettres françaises «sans renoncer pour autant à la littérature de son pays».
Le reste de l'ouvrage Jean Amrouche, l'éternel exilé est consacré précisément à ce thème constant comme un spectre exceptionnel et... familier. Le texte L'Éternel Jugurtha, propositions sur le génie africain, écrit en 1943 et publié dans L'Arche (Alger) en 1946 est d'une étonnante actualité. «Je sais bien où m'attend Jugurtha: il est partout présent, partout insaisissable; il n'affirme jamais mieux qui il est que lorsqu'il se dérobe Il prend toujours le visage d'autrui, mimant à la perfection son langage et ses moeurs; mais tout à coup les masques les mieux ajustés tombent et nous voici affrontés au masque premier: le visage nu de Jugurtha; inquiet, aigu, désemparé.» Voilà une étude qui, restituée dans son contexte originel, incite toujours au débat, un de plus et interminable, de l'Occident dit avancé et l'oeuvre de progrès nécessaire des pays en voie de développement (ou anciennement colonisés).
Il faut évidemment lire posément les autres études: Chants berbères de Kabylie. «Ces poètes qui ne savaient ni lire ni écrire, pour la plupart inconnus, ont chanté à l'unisson du monde; ils ont chanté leur présent, et ils ne savaient pas qu'ils chantaient en même temps un passé et un avenir étrangers. Les germes que tout poème véritable abrite dans l'ombre de son mystère rayonnant lèvent lentement. Et le poème renaît perpétuellement de lui-même.» On lira avec émotion La Préface à Des Chants imaginaires. On y verra un certain charme ironique, celui évoqué par «les mystérieuses amours du poète et de l'oeuvre qu'il compose», ainsi que L'Exil intérieur et la foi de l'artiste» et «Notes de la grâce de ravissement en poésie». Dans «Préface à Algérie» s'élève un chant de gloire lucide et brillant. On est sensible à «Tunisie 1947», «L'Opinion de la jeunesse intellectuelle» et à «Poésie pour tous» surtout avec un Paul Éluard qui a non seulement servi «la poésie et la résistance» mais qui a aussi revivifié la mémoire par des souvenirs imprégnés d'images sublimes. Des photos agencées dans un important encart animent la lecture des textes: Jean Amrouche reste vivant. En somme quand l'art obéit à sa fonction, rien d'autre ne nous est plus utile.
On doit pouvoir aimer une certaine mystique humaine chez Jean El Mouhoub («Le donné» [enfant «accordé» par Dieu]) Amrouche. Il a écrit «quelque chose d'auguste qui lui appartient et qui appartient à tous». Dans ´´Journal d'une lecture (Juin 1946)´´, il a fait cet aveu: «Moi, ce qui me touche et me remue profondément, c'est l'harmonie, l'ampleur, le drapé sobre mais grandiose sous un faible volume: oui une grandeur épique et une résonance d'orgue.»
Bonne lecture de Jean Amrouche, l'Éternel exilé de Tassadit Yacine.

(*) Jean Amrouche, L'Éternel exilé de Tassadit Yacine Casbah-Éditions, Alger, 2012, 132 pages.

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