LES ANGES MEURENT DE NOS BLESSURES DE YASMINA KHADRA

Les miracles d'un direct du gauche!...

Les miracles d'un direct du gauche!...

Mais voirement, comment un être humain arrive-t-il à oublier ses peines, ses souffrances, sa solitude, tous les arrêts d'un destin cruel et, paradoxalement, même ses joies qui, elles, lui avaient pourtant permis de donner un sens lumineux à sa vie?

Cette rapide réflexion philosophique, sans surcharge savante, sur une simple rêverie, celle d'un homme simple, mûri par une vie compliquée - «C'était une drôle d'époque» que celle de l'Algérie coloniale, surtout celle qui suivit la fin de la Guerre 14-18 - et dont les élans répétés étaient autant d'actes d'une haute portée sociale, nous force à imaginer puis à croire au sens de la vie de tout personnage essentiel des grands romans. Et c'est le cas de Turambo, un jeune «indigène», beau, plein de vivacité et de candeur, et d'espoir de vivre, et d'ardent désir d'aimer ses semblables et d'en être aimé. Yasmina Khadra se propose, et son esprit critique à l'affût, de nous en faire connaître l'histoire sous le titre Les Anges meurent de nos blessures. (*)

Ne pas manquer à sa loi de l'engagement
«Né avec la foudre» et «avec des poings pour cogner et une bouche pour mordre», Turambo - le personnage central et narrateur scrupuleux de sa propre et incroyable histoire - est ainsi «surnommé par le boutiquier de Graba». Ayant «grandi dans un bidonville de Sidi Bel Abbes», il en porte constamment le nom «Turambo». Grand bagarreur dans son adolescence bientôt, dans sa jeunesse, les aléas de la dure vie l'orientent vers la boxe. De boxeur très populaire, il devient pugiliste héroïque, délivré de tout souci d'argent par la frappe puissante de ses poings. Monté si vite et si haut dans ce sport noble (encore appelé «noble art» par rapport, entre autres, à ses origines moyenâgeuses), il cherche surtout une vie amoureuse, quiète et heureuse. Mais, rien ne ternit plus la lumière de son bonheur acquis sur les rings, que le souvenir de «Turambo», son village natal, «un vaste enclos hanté de gueux». Rien aussi ne le navre plus que l'impossibilité dressée par l'esprit colonial, maître fabricant de tuiles à lui faire tomber sans arrêt sur la tête. Par ailleurs, Turambo ne réussit pas à construire ce dont il rêve, c'est-à-dire sa vraie raison de vivre, un solide amour-refuge à ses angoisses de colonisé dans une société coloniale conquérante pourrie de complexes de supériorité, teintée de racisme et de mensonges qu'aucune série d'oeuvres de fiction ne pourrait reproduire totalement, définitivement... Puis l'«ange» est déchu. Ni l'amour de sa cousine Nora, ni celui d'Aïda une prostituée, ni même celui d'Irène, «l'Européenne», entre autres, n'apaisent les houles d'insatisfactions montées en lui, ne refroidissent les brûlures toujours vives de son âme. Là donc, son éducation sentimentale est un échec violent. Et sur qui pouvait-il encore compter: Gino, DeStefano,...? Même Sid Roho, et que d'autres, parmi les «siens» étaient-ils capables de l'aider à prendre sa «part de chance»? Quelle triste époque! Le récit nous tient alors en haleine et nous serre le coeur d'émotions multiples: ici le style est nu et, à l'exactitude des portraits des personnages, s'accorde la description du milieu décrit. Turambo n'en finit pas d'être démoli, et d'être héroïque face à une des situations des plus atroces qu'un être humain ait pu subir en un temps de mépris à aucun autre comparé plus cruel...
S'agissant de cette oeuvre-ci de notre immense écrivain Yasmina Khadra, ce n'est pas son «dernier» roman, comme certains usent traditionnellement de cet adjectif polysémique, sans même le moindre rictus correcteur de leur joyeuse précipitation à vouloir être parmi les tout premiers à «parler» du NOUVEAU roman Les Anges meurent de nos blessures. Trop lucide pour mesurer juste ses capacités et son intelligence de création, Yasmina Khadra a encore tous ses moyens dans cette oeuvre littéraire pour ne pas manquer à sa loi de l'engagement. Que Dieu le garde pour nous tous et l'aide à ensoleiller notre ciel de sa littérature fidèle à l'Algérie et aux Algériens et au monde souffrant. Par parenthèse, encourageons toutefois aussi sa saine ambition, annoncée récemment à Oran, d'écrire pour le cinéma, car son talent d'imaginer des situations visuelles algériennes à caractère universel, est énorme, riche et varié. Cette ambition n'est pas non plus dirigée strictement vers l'actualité; autrement dit, elle n'a pas l'exclusif recours à des informations factuelles. Yasmina Khadra est un écrivain racé, non un reporter du petit quotidien, - et je suis sûr qu'il en serait encore aussi brillant créateur responsable pour raconter, le sachant très attaché aux grands principes humains et possédé par le démon littéraire, des «vies ordinaires» dans une oeuvre originale, éducative et instructive. En une pointe sèche, en un ton chargé de simplicité, en une phrase concise, en un raccourci de trait de caractère, la vérité du personnage se dresse corps et âme vivants dans l'imaginaire du lecteur.
Laissons cela. Mais cela se retrouve très nettement dans Les Anges meurent de nos blessures. Revenons au roman. Titre donc plein de culture, de philosophie, de poésie et, à l'évidence, d'humanisme. Il nous incite à penser à la vie, à la nature humaine, à l'homme dans sa société, à l'individu produit de sa société. En tout lieu et en tout temps. On peut dire que tout être reçoit de sa société sa propre substance. Yasmina Khadra, peut-être contrairement à son habitude, ne se livre pas, dans ce roman, à un jeu de style d'écrivain observateur patient et créateur de personnages et de situations extrêmes, circulant dans les méandres de vies diverses rencontrées dans les géographies physiques, politiques et humaines. Il revient à son univers, à son pays, à son peuple, aux rapports sociaux entre colons et colonisés. Il a le langage vertueux, sincère, bruyant, plein de colère, plein de gentillesse de ses personnages, un langage de leurs origines, de ceux qui ne courbent pas l'échine face aux violences du système colonial (ni du néo-colonialisme, aujourd'hui) et qui savent donner la poignée de main sûre et généreuse lorsque la bonne nature humaine le commande. Cette fois-ci, sans l'intention de paraître gigantesque en surface, cet auteur algérien, pur et ferme, droit et souple, fort et tendre, amer et doux, sévère et magnanime, et surtout digne... sait ce qu'il doit être, ce qu'il doit faire et ce qu'il doit aimer, raisonner ou combattre. Oui, Les Anges meurent de nos blessures, sans doute, sans aucun doute... c'est-à-dire, les Anges perçus à travers Turambo, son personnage-narrateur. Ce romancier, jaloux de son identité et de tout ce qu'il a à offrir à ses semblables et à ceux qui le sont moins, vit, revit - et le lecteur avec lui - l'Algérie des années 1920, plus spécialement l'Algérie de l'entre-deux-guerres, tout comme il aurait pu situer l'époque de l'éveil au nationalisme après la Seconde Guerre mondiale avec la fulgurante révolte populaire du 8 mai 1945. Notre boxeur national n'aurait-il pas été, peut-être dans un autre contexte, par exemple, Omar Kouidri, Bob Omar, Omar Kid Le Noir, Mohamed Bellatrèche, Hocine Khalfi, Chérif Hamia,...? L'ambiance du monde de la boxe de l'époque n'a parfois rien à envier à celle décrite dans le célèbre film Plus dure sera la chute (1956) avec un Humphrey Bogart, plus vrai que le journaliste corrompu dont il joue le rôle.

Le sens d'un direct du gauche
Dans le silence studieux de la lecture de ce roman profond, j'imagine Turambo, précurseur, à sa façon, des futurs Turambo que forme le peuple algérien à la veille de la lutte de Libération nationale. Je me comprends, ceux qui me connaissent, mes camarades de lycée d'autrefois, me comprennent. Un petit clin d'oeil. Permettez-moi cette naïve digression: je cherche au-dedans de moi ce souvenir qui émerge et qui me rend confus. Au lycée Bugeaud de la colonisation, j'ai écrit dans un cahier de classe, sans aboutir, le début d'un roman portant ce titre: Les Anges ne doivent pas déchoir. C'était à quelques mois du Premier Novembre 1954. «Les Anges», les Nôtres allaient libérer le pays... C'était... Ce fut dans le passé simple de l'histoire de la Révolution algérienne. Bref, je lis donc avec intérêt, avec respect, avec bonheur et admiration Les Anges meurent de nos blessures de Yasmina Khadra. Quelle magie soulève en moi le rêve du boxeur Turambo, et m'enseigne le sens de son direct du gauche! De quoi s'agit-il, enfin?
D'abord, c'est un morceau d'anthologie littéraire de bout en bout, mais au thème âcre, acide, implacable, terrible, raciste,... et quoi d'autre? C'est un aspect parmi des millions apparus au cours du règne absolu de la colonisation française en Algérie, poussé au paroxysme de la haine et du mépris de «l'indigène», toutes couleurs et identités historiques confondues. Et c'est l'histoire tumultueuse du personnage principal, Turambo et de sa famille au sens large, au-delà de sa mère, la robuste Berbère «au front tatoué» et de son père «gueule cassée» de la Grande Guerre et qui «s'était volatilisé» lors d'un glissement de terrain, ayant rayé de la carte le hameau «Turambo». Il est le narrateur infatigable, précis, trop précis même, excessif aussi comme les gens du peuple, comme les braves gars qui n'ont connu que l'école de la rue et qui ne cessent de baver de ce que la vie leur donne de mauvais, et de bon parfois, - mais à quel prix! Et c'est là, je pense, le secret de l'art de Yasmina Khadra: donner libre cours au talent de ses personnages. Voici donc Turambo. Il se présente lui-même, depuis sa cellule à l'aube, peu avant que l'on vienne le chercher. Il nous fait le récit du drame de sa vie de la première à la dernière ligne du livre, une vie en fragments, plus qu'une vie en séquences: un préambule et trois femmes conductrices d'espoir escompté et dont l'amour sans amour est un désert où la haine mûrit en silence... Comment combattre le mépris de l'autre, le conquérant insatiable de tout, jaloux de sa puissance et de son autorité. Comment combattre autrement qu'avec ce que l'on a: ses propres mains, ses propres poings. Apprendre à boxer, et boxer pour surprendre et émerveiller quiconque se différencie soit de l'ami soit de l'ennemi. Nous sommes loin de l'Algérie heureuse (pour qui?) racontée par les «écrivains algérianistes», créée ou inspirée de toutes pièces du roman «Les Algérianistes» de Robert Arnaud. Aussi, le présent roman de Yasmina Khadra est-il plus qu'un roman, un document vivant, si j'ose dire, de chair et de sang, dans lequel une âme se confie de son souffle volontaire, long, égal et constant. Il a «grandi, nous apprend Turambo, dans un bidonville dantesque aux portes de Sidi Bel Abbès. Dans un patio où les souris avaient la taille de chiots». Il ajoute: «J'ai vu des prophètes marcher sur l'eau, des vivants plus éteints que les dépouilles, et des canailles plonger si profond dans l'infamie que ni les démons ni l'Ange de la mort n'osaient y aller les chercher.»
Turambo est, «à quatre-vingt-treize ans» dans sa cellule de condamné attendant que le Chef Borselli, son féroce gardien - qu'«il n'est pas dans ses habitudes d'être aux petits soins pour un taulard qu'il tabasse juste pour ne pas perdre la main» - l'emmène vers le lieu d'exécution, «vers la bascule à Charlot»... Le suspense demeure obstinément tendu, grisant. Et avec quelle langue palpitante, il taraude le lecteur jusqu'à l'intolérable! N'en révélons rien!

Les Anges meurent de nos blessures de Yasmina Khadra, Éditions Julliard, Paris, 2013, 403 pages.