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LES HAUTEURS DE LA VILLE D'EMMANUEL ROBLÈS (III SUITE ET FIN)

Des personnages qui "pèsent sur la terre"

Par
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Des personnages qui

«Six ans après la publication des Hauteurs de la ville, l'Algérie prenait son visage de guerre.»

J'ai extrait ces lignes de la préface d'Emmanuel Roblès à son roman Les Hauteurs de la ville (*), «écrit dans les années 1946-1947», paru en 1948 (Alger/Paris) et réédité en 1960 (Paris, Le Seuil et Club des Éditeurs), en pleine guerre d'Algérie. On remarquera la dédicace de l'auteur, ainsi rédigée: «Au souvenir de mon ami, Ahmed Smaïli.» Le Livre de Poche, en 1968, a assuré une plus large diffusion à ce chef-d'oeuvre d'écriture romanesque liant «réalisme», «naturalisme» et «vérité humaine».

Le rêve algérien
Emmanuel Roblès a écrit Les Hauteurs de la ville sous l'extrême émotion dont il a été saisi en apprenant les soulèvements populaires du 8 mai 1945. «En mai 1945, je me trouvais du côté de Stuttgart lorsque me parvinrent les premières rumeurs de la révolte algérienne dans le Constantinois. Un immense incendie s'éteignait en Europe. Un autre s'allumait dans mon propre pays de l'autre côté de la mer. S'il n'était pas de même proportion, ses flammes en avaient le même rougeoiement de malheur.» En effet, comment donc?
Dans plusieurs villes, notamment celles de l'Est algérien, les populations, dont les fils avaient été nombreux à combattre aux côtés de l'armée française et ses Alliés contre les armées nazies d'Europe, s'étaient décidées à manifester pacifiquement dans la joie, tout comme en France, le peuple célébrait dans l'allégresse la libération de son pays. En somme, le peuple algérien et le peuple français fêtaient le 8 mai 1945, chacun à sa façon, la victoire historique commune contre l'Allemagne nazie et ses suppôts fascistes. Malheureusement, le colonialisme français, sauvage incorrigible, se réarma de mépris et de haine pour les Algériens, et ses violences devinrent plus meurtrières en nombre et encore plus ignobles que dans le passé dont, au reste, on n'a jamais terminé l'inventaire des actes monstrueux et inhumains commis au nom de la France de 1830 à 1962.
Ainsi, tandis que les fêtes, à Paris et dans toutes les villes de France, se déroulaient dans la joie, en Algérie, à Sétif, à Guelma, à Kherrata, Annaba,... la fête tourna au malheur. À Sétif, la confrontation est engagée par l'administration coloniale. Des représailles assassines furent ordonnées contre «des manifestants musulmans», parmi eux des jeunes brandissant un drapeau algérien et scandant vivement la réalisation de l'espoir de tout le peuple d'Algérie de recouvrer, à son tour, sa liberté et l'indépendance de son pays. La confrontation générale se termina en tragédie: 45.000 morts Algériens. Les chercheurs sont unanimes: l'administration coloniale était préparée au choc, au besoin en le provoquant, et désirait vider elle-même l'abcès par une féroce et rapide répression. De plus, cela est attesté par les différentes déclarations de personnalités connues comme étant des «ultras» colonialistes. Au reste, pris de vitesse dans une course politique algérienne, où les mouvements nationalistes étaient soutenus par les populations musulmanes, le quotidien communiste L'Humanité assurait que les émeutiers seraient des sympathisants nazis!
Dans sa préface, Roblès explique: «À mon retour en Algérie, l'année suivante [en 1946], ce que j'ai pu constater là-bas m'a fait vivre dans la certitude que le brasier noyé un an plus tôt dans le sang de milliers de victimes, reprendrait plus dévorant. On tue les hommes, on ne tue pas l'idée pour laquelle ils acceptent de mourir, chacun de nous le sait.» J'ajouterais: 1945-1954: dix ans de réflexion de politique durant lesquels les militants nationalistes algériens construisent leur rêve algérien, un rendez-vous fixé par l'histoire pour l'Histoire. Les chiffres du nombre 45 du vingtième siècle sont inversés par le séisme de la Révolution populaire. Là où est née la dernière grande révolte algérienne, là aussi a pris son essor la Révolution de la nation algérienne pour se libérer du joug colonial. Roblès fait encore remarquer fortement: «Aux jeunes Algériens, l'avenir n'offrait aucun espoir. L'espoir, comme les structures même du régime colonial, les destinaient à buter contre un mur, sans la moindre possibilité de percée, d'ouverture sur un monde plus équitable. Une découverte de ce genre conduit déjà, presque à coup sûr, à la violence.»

Une conscience d'homme à venir
Le roman, Les Hauteurs de la ville, en est une juste illustration. C'est l'histoire d'une révolte en Algérie pendant la Seconde Guerre mondiale. Smaïl, un jeune homme de vingt ans, est accusé par Almaro, un «négrier», d'avoir déchiré ses affiches destinées à recruter de la main-d'oeuvre indigène pour l'organisation Todt, laquelle se prépare à fortifier, en France, la côte atlantique contre les Anglais. Almaro est donc un collaborateur du régime nazi. Il fait arrêter Smaïl pour le battre et l'humilier. Dès lors, pour Smaïl, tuer Almaro devient une obsession et, en même temps, il s'éveille au nationalisme grâce à une rencontre inattendue. Il devra conduire clandestinement vers le Maroc, Fournier, un résistant français, recherché par des pseudo-patriotes français pour avoir tué un Allemand nazi. Le titre, Les hauteurs de la ville, évoque les beaux-quartiers d'Alger de l'époque où résidait la haute société française d'Alger, composée de nouveaux riches et de trafiquants en tout genre. Roblès tente ici de donner une claire explication aux soulèvements des consciences populaires de l'Est algérien puis de tout le peuple d'Algérie qui adhérera tout naturellement à la Révolution armée pour l'indépendance du pays. Un des moments-clefs de l'aventure racontée dans Les Hauteurs de la ville, c'est l'évolution psychologique, humaine, culturelle et identitaire de Smaïl dans les premières étapes de sa formation d'homme algérien face aux méfaits de l'ordre colonial et surtout dans son apprentissage à être dans sa dimension d'homme.
Voici en lecture l'évolution de Smaïl se forgeant une conscience d'homme à venir et en en assumant la responsabilité. Voici, en discussion, Smaïl, notre jeune héros et Fournier, son protégé, lors de leur échappée...
(Ils sont dans le train, le narrateur est Smaïl, pp. 131-132.)
Mais Fournier continuait:
«Je n'ai rien d'un tueur. Ce qu'on appelle un tueur. C'est que cette guerre nous a été imposée. Détruire ou être détruit... Or, je place mon pays très haut...»
Il sourit railleusement, comme pour tempérer la gravité de cette dernière affirmation.
«À mes yeux? La France ce n'est pas uniquement un vaste hexagone de terres aimables et des masses d'individus auxquels je suis lié pour le meilleur et pour le pire. C'est aussi une civilisation.»
Il souleva ses lunettes sur le front, se frotta les paupières.
«Une civilisation dans laquelle je me sens à l'aise, où je peux m'épanouir librement, trouver toutes mes dimensions. Je n'aurais pas tué sans la certitude que la sauvegarde de ces valeurs exigeait ce sacrifice. Ou si tu veux: cet assassinat.»
Il s'inclina en arrière, la nuque sur l'appui-tête:
«On tue comme on meurt pour sa patrie...»
Je dis avec une légère pointe de moquerie:
«Peut-être suis-je imperméable à cette civilisation que tu vantes. Je ne parviens pas, comme toi, à m'y épanouir.
- C'est qu'en effet on la défigure assez dans ce pays. Mais on y défigure jusqu'à la civilisation arabe, qui est pourtant la sienne.»
Je continue, toujours sur le ton amusé:
«Bon. Mais en ce qui me concerne, quelle peut bien être ma patrie?
- Là où tu veux vivre sans subir ni infliger l'humiliation.»
[... Page 133] Nous avions abandonné le train en gare de Turenne. Fournier pesta contre ces noms français donnés à des villages arabes. Je lui dis que ma mère était née à «Sour-el-Ghozlane», c'est-à-dire, au «Rempart-des-Gazelles», dont on avait fait Aumale, en l'honneur du vainqueur de la Smalah d'Abdelkader. Avec une fausse indulgence, j'ajoutai que tous les chefs qui s'étaient illustrés au cours de la conquête avaient eu droit soit à une statue de bronze, comme Bugeaud ou le duc d'Orléans, soit à une ville, un village ou une rue baptisés à leur nom.
«Charmante attention aussi pour les «conquis», grogna Fournier qui déclara préférer «Rempart-des-Gazelles» ou «Fontaine-des-Oliviers» à tous les noms de généraux ou de victoires impériales.»
La suite du récit, tout comme les pages précédentes, mérite une attention bien vive, car elle sera, à l'approche de la fin de l'aventure, chahutée par les cigales moqueuses et par la réponse drôle de Smaïl à Fournier qui lui demandait ce qu'il pensait des rapports entre Algériens et Européens (pp. 135-136): «Je me contentai de répondre: «Lorsqu'une mère européenne réprimande son fils, elle lui dit: «Sois sage sinon j'appelle l'Arabe.» Une mère arabe dira: «Sois sage ou j'appelle bouchou.» - Qui donc? - Bugeaud.»
Terminons en disant: «Wal hadîth qiyâs, Et le propos est à la mesure de l'intention.»

(*) Les Hauteurs de la ville d'Emmanuel Roblès, Éditions du Seuil, Paris, 1960, 192 pages.

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