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LE PETIT CAFÉ DE MON PÈRE (*) DE KADDOUR M'HAMSADJI

Récits au passé... pour l'Histoire

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Récits au passé... pour l'Histoire

Le texte, ci-dessous, extrait du chapitre «Entre âges tendres et âges mûrs» (pp. 219-238), rappelle un vécu que notre littérature a peut-être négligé, sinon ignoré.

Certaines graves conséquences des tragiques événements du 11 janvier 2015, qui ont - hélas! - endeuillé Paris, sont apparues dans les réactions de nombreux esprits dressés pour haïr et suspecter l'Autre. Ainsi, a-t-on joyeusement claironné le fait que des écoliers français-musulmans, âgés de huit à douze ans, ont été convoqués et interrogés dans les commissariats de police de la République française... Il en a déjà été de même en Algérie coloniale dans les années de l'après-guerre contre l'Allemagne nazie. En voici, tout en conservant quelque peu l'original de son écriture, un récit excessivement résumé d'un événement de 1946-47.

La guerre d'Indochine
«Malheureusement, autant ces moments d'études nous étaient agréables, autant nous n'avions jamais pensé que Mme ***, l'épouse d'un riche propriétaire d'une vaste ferme coloniale, changerait son comportement professionnel à notre égard...
Un matin de printemps bruissant de rayons de soleil, à huit heures, alors que nos derniers camarades entraient dans la salle de classe, Mme *** ne rejoignit pas son bureau, contrairement à son habitude. Elle resta debout sur l'estrade, les yeux cachés par des lunettes de soleil.
Elle ôta ses lunettes, nous fit signe de nous asseoir. Notre attention fut captée par son visage blanc, ses paupières enflées, ses lèvres pâles. Elle s'était immobilisée et, subitement, elle nous apparaissait comme une femme dont l'âge et les chagrins avaient flétri la jeunesse.
- Vous constatez que votre camarade Fernande est absente, jeta-t-elle.
Ces mots prononcés pourtant comme à son habitude, nous les accueillîmes avec effroi. Pourtant Fernande était-elle restée à la ferme de son père.
Notre maîtresse expliqua d'une voix devenue poignante:
- Nous venons d'apprendre que son frère aîné est mort en Indochine. Son corps a été rapatrié, hier soir. Il y aura un office religieux à sa mémoire, cet après-midi. Je souhaite que quelques camarades soient présents à l'église Sainte-Julie et au cimetière.
L'événement tragique impressionna toute la classe. Peu savaient que le frère de Fernande était militaire en Indochine. Mais nous, évidemment nous, savions tous qu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la France, commençant la reconquête des territoires de son ancien Empire colonial, faisait la guerre aux populations d'Indochine qui avaient pris les armes pour libérer leurs pays respectifs. À Aumale, plusieurs familles européennes et arabes avaient été déjà endeuillées à cause de la guerre d'Indochine. Et certains jours, quand les mauvais souvenirs de guerre les assaillaient, on voyait quelques grands blessés français dans les bars et bistrots (Chez Balouka, au Café de la Poste, au Grand-Café de la place, au Café Comas, au Paris-Bar, chez Badiou, chez Roma, chez Mazella,...) ruminant, dans une atmosphère étouffante, leur malheur devant une bouteille de vin ou, le dimanche, acceptant un genièvre ou deux offerts par de riches colons compatissants.
De même, on y voyait le seul rescapé musulman de l'enfer d'Indochine, le jeune Larbi, mutilé des deux jambes, des béquilles sous les aisselles et titubant comme s'il eût été habité par un diable furieux. Quand Larbi pleurait de souffrance et de haine contre la guerre, la guerre de colonisation qui, en tout état de cause, ne le concernait pas, lui «le colonisé», il se trouvait toujours quelqu'un de trop bon, parmi les colons, pour lui payer un verre pour un exil infini, morbide, hors du temps dans une vie inutile, puis un verre, puis un verre, puis un autre. À la fin, on l'entendait, jusque dans la rue Jean Mermoz, hurler ses regrets de n'avoir pas déserté le corps expéditionnaire français en Indochine, sa douleur de n'avoir pas reçu encore de chaise roulante et sa colère contre les promesses non tenues des autorités locales civiles et militaires! Il savait depuis sa naissance par son père ancien combattant de 14-18, qu'il n'avait rien à attendre du gouvernement colonial. Maintenant, il le savait mieux encore! Entre deux maudits verres, sa colère jurait sa vengeance par la violence...
Mme *** répéta, la gorge nouée par l'émotion:
- Je voudrais que quelques-uns se manifestent. Il suffirait d'une dizaine.
Immédiatement, des index se levèrent en forêt comme pour répondre à une interrogation orale facile.
- Merci, dit-elle, franchement touchée par tant de bonnes intentions. Mais soudain paraissant ennuyée, elle déclara: Vous êtes trop
nombreux.
Des doigts se baissèrent, ne restèrent pointés que six: Alice, «Riri», Alain, Maurice, Micheline et Monique. Elle regarda avec insistance les élèves du fond dans les rangées, surprise.
- Il m'en manque quatre, dit-elle d'un ton faussement détaché.
Chicheportiche, Julien, Frédéric, Micheline levèrent le doigt. Le compte serait bon, non?
Des lueurs de soleil enflammèrent tout à coup les vitres des fenêtres donnant sur la rue. Une expression d'ironie furieuse empourpra le visage de Mme ***. Elle remit ses lunettes.
- Non, pas vous! dit-elle, sèchement.
Ce groupe de volontaires ne lui convenait pas.
Son regard alla chercher quelqu'un dans le carré d'élèves formé dans les dernières rangées: Sadek, Saïd, Lakhdar, Moussa,... Il faut dire que pendant un court instant, nous nous étions interrogés du coin de l'oeil. Personne n'avait une telle envie de partir ni à l'église ni au cimetière. À la suite de cette façon irraisonnée, un sentiment de honte nous envahit.
Subitement, Sadek lança «Moi, madame!», presque en même temps, «Moi, madame!» s'écria Saïd qu'elle avait surnommé «L'élégant» pour la qualité de son habillement et le naturel de sa courtoisie.
- C'est tout? C'est tout? répéta-t-elle dans un brusque sursaut d'irritation.
Chose prévisible, puisque aucun autre élève arabe ne s'était manifesté.
- Bien! Bien! dit-elle en tremblant de déception et, tordant les lèvres pour exprimer une menace, elle ajouta: Vous aurez de mes nouvelles!

Instruisez-vous mais ne faites pas de politique
Le lendemain, peu avant seize heures, nous étions en classe avec M. ***, quand on toqua à la porte. L'agent de police municipale Sî Ahmed se présenta, droit dans sa tenue sombre comme un cyprès, enharnaché de lanières et de ceinture maintenant la sacoche de son arme factice et coiffé de son éternelle chéchia rouge d'Istanbul. Avec des gestes d'automate, il remit un papier à notre directeur, murmura quelques mots, lissa sa grosse moustache et se retira.
- Nom d'une pipe! fit M. *** en refermant violemment la porte. Quelle idée vous est venue de ne pas assister aux obsèques du frère de Fernande? Fernande est votre bonne camarade, non?
Il s'adressait à «nous», évidemment. Après une seconde ou deux, comme s'il lui eût semblé que les reproches étaient exagérés, il haussa les épaules et se calma. À seize heures, nous suivîmes donc l'agent de police Sî Ahmed. Nous étions cinq, âgés entre 12 et 13 ans: Moussa, Lakhdar, Belkheïr, Mustapha et moi.
M.le commissaire de police nous interrogea lui-même, dans son bureau, l'un après l'autre. Se voulant affable et paternel, il enroba son accent alsacien d'un sourire tout de miel. Ses questions nous amusaient car nous nous doutions qu'il voulait nous soutirer des informations sur l'état d'esprit politique de nos parents: «Pourquoi n'avez-vous pas partagé la douleur de votre camarade?... Vous savez, son frère est mort au champ d'honneur. Il est mort pour la Patrie... (Il insista sur le P pour nous en faire sentir la majuscule.) Vous avez certainement, vous aussi, quelqu'un dans votre famille qui a combattu sous le drapeau français pendant les guerres 14-18, 39-45 ou qui, à présent, sert notre Patrie en Indochine. Je sais, vous également, vous devez savoir, qu'à la fin de toute guerre, hélas, peu de combattants rentrent à la maison...» Il marqua un temps, puis il reprit, l'air énigmatique: «En toutes circonstances, gardons au coeur le souvenir de ceux qui ont servi notre Patrie dans la guerre jusqu'au sacrifice de leur vie et suivons leur exemple... Alors, sûrement, vous savez ce que c'est perdre un être cher... Allons! dites-moi, je vous promets que cela restera entre nous. Pourquoi avez-vous refusé d'assister aux obsèques du frère de votre bonne camarade Fernande?»
Chacun s'inventa un motif. Quant à moi, qui avais perdu ma tante Zoubida quelques mois auparavant, je n'aurais pas pu assister à son enterrement: les cérémonies mortuaires ne m'auraient jamais été supportables, et j'aurais horreur des cimetières... M.le commissaire flaira mon mensonge... Enfin ayant repris ses sens, il nous conseilla de nous instruire et de ne pas faire de politique. Néanmoins, en guise d'avertissement, il décida de mettre Moussa, le plus âgé et de parents indigents, au cachot pour la nuit. Le lendemain, à neuf heures, nos pères et nous-mêmes nous fûmes convoqués par le maire. Il fallait subir son long discours et ses généreuses recommandations nous incitant à être de bons citoyens français et à nous assimiler ce prétentieux slogan: «La colonisation profite à tous les indigènes.» Or, pour nous, ainsi que nous l'avait enseigné Sî Omar le Démocrate, il était clair, définitivement clair, que «la colonisation vise les indigènes».
La rencontre se termina par la signature de chaque père au bas d'une déclaration individuelle préparée par le maire, à peu près, ainsi formulée: «Moi, (nom et prénom, filiation complète, date et lieu de naissance, profession, adresse) père de l'enfant (nom et prénom, filiation complète, date et lieu de naissance, école fréquentée), déclare sur l'honneur que l'attitude de mon fils n'avait aucune signification politique et ne relevait d'aucun esprit antifrançais. Je m'engage à veiller plus que jamais à la bonne conduite de mon fils.»

(*) Le Petit café de mon père (Récits au passé) de Kaddour M'Hamsadji, OPU, Alger, 2011, 309 pages.

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