DICTIONNAIRE PRATIQUE ARABE-FRANÇAIS PAR BEAUSSIER / BEN CHENEB

Pour parler juste...

Le savant algérien Mohamed Ben Cheneb en costume traditionnel (Médéa1869-Alger1929)
Le savant algérien Mohamed Ben Cheneb en costume traditionnel (Médéa1869-Alger1929)

En vérité, il ne suffit pas de traduire, il faut expliquer ou s'expliquer, se faire comprendre, sans heurter la conscience linguistique de l'Autre. Et certes, ce n'est pas facile!

Il est cette évidence qu'un dictionnaire bilingue donne la traduction des mots d'une langue dans une autre. Son usage est indispensable lorsqu'on envisage une communication linguistique significative. Tel est l'objet de la publication du Dictionnaire pratique arabe-français (*) de Marcelin Beaussier, nouvelle édition, revue, corrigée et augmentée par Mohamed Ben Cheneb. Son fils, notre ami et très regretté Djafar Ben Cheneb (1924-2013), homme de culture bilingue (arabe-français), bibliothécaire et formateur spécialisé dans les manuscrits arabes, chercheur avisé et humble, avait été pendant plusieurs années un valeureux et patient représentant légal culturel auprès de l'Office des Publications Universitaires pour faire éditer ce dictionnaire qui vient de paraître et - hélas! - qu'il n'aura pas vu paraître avant sa disparition. Le retard n'incombe pas à l'OPU, mais aux moyens techniques et matériels essentiels à ce type de réédition qui n'avaient pu être réunis en leur temps. Mais l'ouvrage est là. L'acquérir, c'est faire oeuvre pie pour la culture algérienne, c'est rendre hommage aux auteurs et à Djafar Ben Cheneb, tous disparus et saluer l'effort de l'OPU qui n'en pouvait mais, sachant que chez nous, le labeur, en termes d'imprimerie, est encore plus fastidieux si le moyen n'encourage pas l'art afin de produire le bel ouvrage.

L'ouvrage a une longue histoire
La présente réédition du Dictionnaire pratique arabe-français est caractérisée par une valeur morale, psychologique, politique, éducative et instructive, exceptionnelle, et d'autant qu'il s'agit de «l'arabe dialectal», c'est-à-dire de l'arabe parlé, de l'arabe pratiqué dans la vie courante par les Algériens du siècle dernier et toujours en usage aujourd'hui dans nos foyers et dans nos relations civiles ordinaires, sans toutefois sombrer dans le parler «très ordinaire» et «très spécial» fréquent chez certains groupes sociaux. De fait, le projet de ce dictionnaire est né de la nécessité, pour le conquérant français de «communiquer avec les populations soumises», après plusieurs décennies de présence en Algérie de l'«Armée d'Afrique» commanditée par la monarchie de juillet et l'envoi du corps expéditionnaire le 14 juin 1830. Cet ouvrage a donc une longue histoire qui fait date dans les publications de ce genre d'outil de travail, lorsque l'on tente de traduire «la langue de l'Autre» vers «sa propre langue», par exemple l'arabe dialectal, véhicule littéraire et culturel, vers le français et inversement.
Faut-il noter, par parenthèse et pour les puristes, que le vocable «dialectal» n'a rien de péjoratif, - tout comme il existe les dialectes grecs? L'édition du Dictionnaire pratique arabe-français, volumineux, format In-4°, imprimé en lithographie, éd. Jourdan, Alger 1887 - la première édition avait paru en 1871, chez Bouyer à Alger - est de Marcelin Beaussier (Paris, 1821-Alger, 1873), orientaliste français (études de l'arabe à Paris et à Tunis), interprète principal de l'Armée d'Afrique, officier de la Légion d'honneur, décoré du Nîchân Iftikhâr (Ordre de la Fierté) en Tunisie. C'est important de le savoir et d'apprécier combien est forte l'ardeur du conquérant à s'assimiler la langue et les traditions du peuple à soumettre et, par ainsi, à vouloir conserver ad vitam aeternam, pour la vie éternelle, le pays conquis.
Dans son Avant-propos à l'édition de 1887, Beaussier a écrit: «Il y a peu d'années, les personnes qui voulaient se livrer à l'étude de la langue arabe pour l'appliquer dans leurs relations avec les indigènes, étaient privées des livres spéciaux indispensables.» L'auteur y a travaillé sur le terrain pendant une dizaine d'années, jusqu'en 1854, au cours desquelles, il a acquis une lexicographie qu'il a ensuite utilisée savamment dans son dictionnaire. Pendant longtemps, Beaussier aura cherché un érudit pour réviser la seconde édition de son Dictionnaire et en publier une nouvelle édition.
Ce sera Mohamed Ben Cheneb (Médéa, 1869-Alger, 1929), l'érudit par excellence, le savant au sens plein du terme, l'universitaire admiré et honoré par ses pairs, le professeur émérite, le grand voyageur intellectuel, le polyglotte (... également le turc, le persan, le latin, l'italien, l'allemand, l'espagnol, l'hébreu), le lexicographe, le sociologue, le juriste, même le poète. Sa biographie est longue et instructive et l'on retrouve invariablement l'homme de science qui s'est assimilé le Coran et les Ahâdîth, l'homme de coeur et l'homme passionné de sa seule patrie l'Algérie de tous les temps. Et soyons-en très sûrs, ce n'est donc pas seulement par son inéchangeable costume traditionnel de sa vie quotidienne!
C'est à ce titre multiple et solide qu'il a été sollicité pour réviser le Dictionnaire pratique arabe-français par Marcelin Beaussier, édition 1887. Il a accepté et il s'y est consacré.

La révision d'excellence
Mohamed Ben Cheneb avait déjà publié de nombreux ouvrages: essais, études, conférences, traductions des auteurs arabes, notions de pédagogie musulmane, recueils divers sur la poésie, les proverbes, les traditions, la vie civile des Algériens, sur des auteurs arabes, classes des savants d'Ifriqiya,... autres ouvrages pouvant constituer une immense et riche bibliothèque. C'est un peu dans cet esprit que l'OPU a publié de lui, en 2006 (en arabe) et en 2009 (traduit en français), Classes des savants arabes de l'Ifriqiya (Ahmed Ben Tamîm et-Tamîmî et Al-Hârith Ben Asad Al Khouchnî, et, en 2014, le présent Dictionnaire.
Cependant, partant de l'édition de 1887 du Dictionnaire de Beaussier, Mohamed Ben Cheneb a fait une nouvelle édition, revue, corrigée et augmentée. L'oeil fin du lecteur remarquera, en plusieurs pages, deux calligraphies sensiblement différentes, probablement celle de Beaussier et celle de Ben Cheneb. En tout état de cause, par les ajouts, la richesse et la diversité des articles (par exemple, «Quelques observations sur le dictionnaire pratique...» de William Marçais [1872-1956], publiées en 1905 [Libr. Fontana, Alger], ont été reprises), des formules, des mots et expressions populaires et des usages linguistiques, un Dictionnaire tout autre est édité avec une préface de Jules Mirante (qui sera peu appréciée) chez Jules Carbonel (ancienne Maison Bastide-Jourdan), à Alger, en 1931, soit deux ans après sa mort, en 1929.
Depuis, un engouement parfaitement justifié d'homme de culture (traducteurs professionnels, magistrats, interprètes judiciaires, cadis, chercheurs, écrivains,...) pour cette édition, sans la préface de Jules Mirante, s'est développé sans cesse. En 1958, La Maison des livres (Alger) et Imprimeries La Typo-litho & J. Carbonel réunies, (Bab-El-Oued / Alger) ont réédité ce même Dictionnaire au format In-8. Ils ont fait cette annonce: «Cet ouvrage, le seul dictionnaire de cette importance, consacré aux dialectes algériens et tunisiens émerge magnifiquement du flot des «méthodes pratiques», des «vocabulaires», [...] Par la masse des matériaux fournis, par la conscience apportée à leur mise en oeuvre, ce livre commande le respect, par les services rendus aux arabisants de tout ordre, il force à la reconnaissance.» Une autre édition existe, celle d'Ibis Press Paris, 2006, Dictionnaire pratique arabe-français (arabe maghrébin) par Marcelin Beaussier, Mohamed Ben Cheneb et Albert Lentin.
Pour l'heure, ce qui retient notre attention et parce qu'elle est à la portée de la main, c'est l'édition 2014 assurée par l'OPU. Le Dictionnaire arabe-français par Beaussier, revue, corrigée et augmentée par Mohamed Ben Cheneb nous est proposé relié, cartonné et protégé par une jaquette illustrée.
Sur le retour intérieur de cette jaquette, nous lisons avec émotion la présentation prévue du Dictionnaire par le défunt Djafar Ben Cheneb fils de l'auteur: «En entreprenant la publication de cet important dictionnaire, considérablement enrichi, le but de mon père était de venir en aide aux enseignants et aux chercheurs se trouvant limités par une difficulté de traduction. [...] En 1931, certaines personnes ont eu l'excellente initiative de publier à titre posthume le travail de mon père. Malgré son ancienneté, ce dictionnaire d'une valeur exceptionnelle est toujours d'actualité. [Comme il est] attaché à la qualité, à la pureté et à l'amour des langues, les lecteurs pourront le consulter avec détermination et confiance.»
Sans conteste, ayant été, par l'ensemble de son oeuvre, l'un des précurseurs de la pensée moderne du «Vivre Ensemble», le savant algérien Mohamed Ben Cheneb fut, en son temps, un trait d'union entre deux cultures.

(*) Dictionnaire pratique arabe-français par Beaussier / Ben Cheneb, OPU, Alger, 2014, 1093 pages