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LES CLAIRONS DE LA DESTINÉE DE MOURAD BENACHENHOU

Le volcan qui bout sous les pieds...

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Le volcan qui bout sous les pieds...

«finalement, ils rentreront en France sans entrevoir le volcan qui bout sous leurs pieds», écrivait Charles Mismer dans ses Souvenirs du monde musulman, en 1892.

L'année suivante, Louis Valéry Vignon publiait La France en Algérie et y faisait cette recommandation: «Qu'on ne l'oublie pas, l'Algérie n'est pas la France.» Ni celui-ci ni celui-là, tous les deux très prolixes en ouvrages sur les colonies, notamment sur l'Algérie et les pays du Moyen-Orient, n'auraient pu mieux prédire - ce que l'on pourrait prendre aujourd'hui pour de l'humour -, l'avenir de la France coloniale des XIXe et XXe siècles. En mettant ces deux épigraphes en tête de son livre Les Clairons de la destinée (*), Mourad Benachenhou place son lecteur directement dans le champ de ses mémoires qui ne sont pas seulement de guerre. Par les souvenirs évoqués et les récits historiques précis, ils se veulent être, en effet, compris comme une contribution à la connaissance de l'Algérie politique durant une cinquantaine d'années d'indépendance.

Les intentions de l'auteur
Toutefois, il n'est pas question dans cet ouvrage d'en présenter un bilan. Mourad Benachenhou se propose de témoigner que, pendant cette période, notre pays a, plutôt bien que mal, construit son Histoire. Aussi, développe-t-il, sur le ton de la sincérité et de l'acteur humble et juste dans son expression, une pensée riche en informations et en analyses sereines. Cela tient évidemment à sa qualification due à son éducation, à sa formation et à sa sensibilité de militant passionné de son pays. Cela a une réalité. Mourad Benachenhou est issu d'une grande famille lettrée de Tlemcen. Son père Hâdj Abdelhamid (1907-1976) que j'ai connu était bilingue parfait (arabe-français), ancien étudiant à l'université El-Qaraouyine à Fès. En 1964, il est directeur du Journal Officiel de la République Algérienne, homme versé dans les sciences islamiques et chercheur, conférencier, essayiste talentueux, producteur de nombreuses émissions radiophoniques sur l'Islam et auteur et traducteur de nombreuses oeuvres: Contes et récits du Maroc, Goethe et l'Islam, L'État algérien en 1830, ses institutions sous l'Émir Abdelkader, Hassan Ben Mohammed El Ouazzan dit Léon l'Africain, etc.
Mourad Benachenhou a été officier supérieur de l'ALN de 1956 à 1962. Il a fait des études supérieures: trois licences, un doctorat, deux Masters en finances et en philosophie des USA. Il a occupé des postes de direction à l'Institut national agronomique et à l'Enseignement supérieur. Dans les années 1990, il est secrétaire général du ministère des Finances, puis ministre de l'Économie. Par la suite, il est professeur titulaire des universités et il a enseigné dans différents établissements d'enseignement supérieur. Sa longue expérience dans différents domaines de responsabilités (au maquis, dans l'enseignement, dans l'administration algérienne, et dans la politique nationale), lui a servi à produire de nombreux articles et ouvrages sur des sujets importants sur la vie nationale. Dans le présent ouvrage Les clairons de la destinée, il raconte une partie de sa vie, la sienne, en temps de guerre de Libération nationale, ses jours de combattant jusqu'à l'indépendance dans la région de Nedroma.
Pourtant, le lecteur est immédiatement saisi par l'allure générale de l'ouvrage et, à l'évidence, par l'intention - plus exactement par les intentions - de l'auteur. Quel message? Quels messages délivrent ces «clairons de la destinée», c'est-à-dire, bien sûr les appels tout claironnants de la vie humaine considérée, au détail près, sur le plan individuel, soit donc un ensemble de circonstances heureuses ou malheureuses et envisagées dans une issue indépendante de la volonté humaine. Qu'est-ce donc que ce livre? À quoi sert-il? La réponse est avant tout, subtilement annoncée dés les premières lignes des «Remerciements»: «Si individuelle puisse-t-elle paraître, toute oeuvre humaine est une création collective dont l'auteur n'est que l'instrument.» Cette «gratitude» exprimée à l'égard de son entourage, tient du sentiment que l'on devrait avoir spécialement à l'égard de tous ceux qui, le peuple en tête, ont combattu le régime colonial, son administration, son armée, sa police et ses affidés. Cette ferme pensée est plus largement explicite dans «Les réflexions préliminaires». On peut dire que globalement on y décèle les aspects de «sa vérité historique» dont l'auteur étaie sa connaissance parfaite du sujet qu'il traite avec la liberté d'expression qu'il s'est donnée pour agir. On doit peut-être tenir compte de ces observations pour bien comprendre les objectifs du livre qui sont multiples, et chacun pourrait les interpréter à sa façon. Cependant, indéniablement, la qualité essentielle des «Clairons de la destinée» est a contrario d'instruire et d'inciter à la réflexion: où en est l'Algérie d'aujourd'hui? La question mériterait d'être posée comme sujet de dissertation aux candidats du baccalauréat. Mais nos jeunes, hélas! peu ou mal instruits, seraient-ils capables de répondre sans se faire violence?

Le reflet de toute une vie
Le livre de Mourad Benachen-hou, toutes proportions gardées de ce que des «mémoires» peuvent dire ou ne rien dire d'une vérité perçue sur le champ de l'histoire ou supposée sur la page d'un écrivain devant sa table de travail, car elle n'en existerait pas moins parce que le lecteur ou un autre auteur l'aurait ignorée. Ici, c'est le reflet naturel de toute une vie que Benachenhou nous envoie de lui-même. Ses intentions, parce qu'il a été mêlé à des événements historiques de son pays, vont en avant de ce que le simple lecteur d'aujourd'hui veut savoir pour comprendre.
Dans ses «Réflexions préliminaires», il s'explique: «Ce livre n'aura jamais vu le jour, sans aucun doute, même à titre de projet autobiographique, il y a quelques dizaines d'année de cela. Les participants à la guerre de Libération nationale, quelque modeste ait été leur rôle et quelque marginaux aient été les événements dont ils avaient été témoins ou acteurs, étaient simplement interdits de raconter leur expérience.[...] Même le droit de raconter sa propre vie était interdit. Les temps ont changé mais un grand retard reste à rattraper, d'autant que se réduit de jour en jour le nombre de membres de la glorieuse génération dont l'héroïsme et les sacrifices ont permis à notre Nation d'arracher son indépendance. [...] plus encore, les générations soumises à cette interdiction d'histoire sont parvenues à l'âge de la maturité et sont en train de prendre en charge les affaires du pays.»
Lui, il va donc aborder tous les tabous et non des moindres. Citons-en quelques-uns: «Rien ne vaut l'examen des livres d'histoire, mis entre les mains des esprits encore en phase de formation, pour avoir la mesure des distorsions introduites dans le récit des événements [...]. Paradoxalement, les acteurs centraux de la guerre de Libération nationale, dont pourtant les hommes au pouvoir prétendaient tenir leur légitimité, furent effacés, car, comme l'a si bien dit un de ses leaders, la partie la plus glorieuse de l'histoire de notre peuple fut «écrite avec une gomme». [...] on a voulu faire de la fondation du FLN/ALN un acte divin coïncidant avec la création de l'Humanité, suivant la formule coranique: «Qu'il soit et il fut.» [...] Le vécu raconté ici, au-delà de son caractère anecdotique, se rattache à une période historique précise et continue une partie de son histoire; et c'est de cela que vient son importance.»
Dans son introduction, l'auteur écrit: «J'avais projeté depuis longtemps de partager mon expérience de la guerre de Libération nationale avec tous ceux qui y ont pris part ou qui s'intéressent aux événements tragiques qu'a vécus notre peuple entre 1954 et 1962. [...] L'excès de modestie et de discrétion des uns a été amplement contrebalancé par le surcroît d'autoglorification des autres.» Il estime que «Probablement, l'ouverture totale des archives de l'ancienne armée coloniale, dans 24 ans, permettra-t-elle» de répondre à d'autres questions et affaires.
L'ouvrage comprend 14 chapitres aux titres évocateurs, mêlant narration, récit au maquis, présentation de personnages historiques, de moudjâhidîne, de batailles,... Par exemple: «Au champ de tir», «La vieille femme et fellagha», «L'allée des Sources», «Un cours complet de politique...» [...], «Post-scriptum: devoir de mémoire et interdiction de souvenir». Y est inclus, un cahier d'illustrations: photos (l'auteur, sa famille, des moudjâhidîne,...), cartes, documents divers. En somme, Les Clairons de la destinée de Mourad Benachenhou réveille l'émotion des anciens et espérons de la jeune génération aussi.

(*) Les Clairons de la destinée de Mourad Benachenhou, Casbah Éditions, Alger, 2014, 158 pages.

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