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J'AI VÉCU LE PIRE ET LE MEILLEUR DE MOHAMED SAÏD MAZOUZI

Libérons la parole, libérons les archives

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Libérons la parole, libérons les archives

De L'Histoire - de la nôtre - comment en parler? Comment s'en souvenir? Que d'apories d'importants faits de notre vaste et profond passé se cachent à la réflexion trop simpliste, ignorante ou submergée d'un trop d'orgueil, derrière des problèmes de vérité, complexes et divers!

Pourrait-on alors croire qu'il ne faudrait que mémoire gardée, pleine et entière, pour écrire les souvenirs de sa propre vie, si bellement nationaliste, si riche en militantisme, si honorable et généreuse en sacrifices de toute sorte, si intéressante soit-elle?

Le champ de l'Histoire laissé en friche
Non, une telle interrogation ne doit pas offusquer notre vénérable Mohamed Saïd Mazouzi, qui a eu 91ans, le 11 juin dernier (joyeux anniversaire Sî Mohamed!), auteur d'une vie magnifique, décrite humblement dans un fort volume, sous le titre J'ai vécu le pire et le meilleur (Mémoires) (*). C'est de lui dont il s'agit: le moudjahid qui, jeune nationaliste, sous le régime colonial français, a été condamné à perpétuité et qui, grâce à l'indépendance, a été libéré, après 17 ans d'emprisonnement, notamment à El-Harrach, soit depuis 1945. Dans l'Algérie indépendante, il a été un homme politique actif et créatif dans les postes de hautes fonctions officielles auxquels il a été appelé: wali de Tizi Ouzou, en 1966, membre du Bureau Politique du FLN, ministre du Travail et des Affaires sociales, des Moudjâhidîne. Dans l'intitulé de son ouvrage «J'ai vécu le pire et le meilleur», apparaît, croyons-nous, clairement son choix de l'ordre des vocables «pire» et «meilleur». Le premier se rapporte au passé de sa vie (avant 1962, et par allusion aux dix-sept années de prison; le second, à quelque nuance près, à sa nouvelle vie depuis l'avènement heureux de l'indépendance.
Et donc, l'auteur Mohamed Saïd Mazouzi se propose de raconter des faits réels, vécus, non de les analyser. Il ne faut pas perdre de vue cette idée, car il n'est pas historien professionnel. «Le pire et le meilleur» de ce qu'il a vécu sont présentés, suivant sa seule mémoire visuelle, auditive, sensitive,... intellectuelle. «Je me rappelle, à ce sujet...», nous laisse-t-il souvent entendre, et même, il l'écrit, à la page 372, évoquant «le Bureau politique, début 82, je crois.» Si tout son récit est un appel à faire apprendre à la jeunesse algérienne l'Histoire contemporaine de son pays, il fait aussi un énorme clin d'oeil à l'historien algérien, s'il en est, de puiser dans les «Mémoires» et d'exercer ses compétences. Autrement dit, il est grand temps de libérer la parole, de libérer les archives afin de circonscrire les soupçons et les irréflexions qui sèment le trouble dans l'imaginaire de nos enfants peu éduqués et peu instruits dans ce domaine qui est parfois, hélas, abandonné à des auteurs étrangers dont certains, imitant la nature sauvage qui a horreur du vide, labourent le champ de l'Histoire de l'Algérie laissé en friche!

«Oui, mais c'est la vérité.»
J'y discerne, en effet, indépendamment de la préface juste et chaleureusement amicale du discret Lahcène Moussaoui - ancien ambassadeur d'Algérie, féru de culture et poète total (Dialogue d'un fou avec lui-même, éd. Casbah, Alger, 2008) -, une émouvante sincérité et un clair appel de l'auteur lorsqu'il déclare: «La dernière mission de ma génération est de dire aux jeunes d'aujourd'hui ce que nous avons vécu, simplement.»
Lahcène Moussaoui parle d'un «travail de deux années» que lui a proposé son ami «Si Moh Saa». Il l'a donc accompagné dans «cet exercice long [...] lent et complexe allant du recueil des propos de Si Mohamed Saïd Mazouzi à la mise en forme finale avec, toutes les étapes intermédiaires: passage de l'oral à l'écrit, classement des souvenirs que la mémoire ne restitue pas dans un strict ordre chronologique ni nécessairement dans leur contexte». Ensuite, c'est la rédaction: «Les phases successives d'élaboration du texte avec plusieurs moutures pour permettre à mon honorable interlocuteur d'ajouter, de soustraire, de rectifier, nuancer ou préciser, à sa convenance, tel point ou tel autre.» Quelle solide et brillante collaboration! Quelle confiance militante pour une oeuvre utile à la jeunesse actuelle, à la génération suivante! Une collaboration toute en confiance mutuelle, sans contrepartie - chose rare! Et finalement, un don fait à la jeunesse que l'on ne finit jamais d'éduquer et instruire.
Nos historiens, privés d'archives officielles, trouveront en cette publication une source d'informations jurées, précises, datées, sans fioritures, sans une ombre d'orgueil ni une ambition de reconnaissance. Les faits parlent d'eux-mêmes: «Si Moh Saa» se raconte à la manière positive du funambule, marchant sur la corde sans filet dans le vide, et son public pas toujours assez sympathique pour l'applaudir. Pourquoi ce livre? Pourquoi 431 pages? Un pavé! Mais qui ne sait que les grands travaux nécessitent de solides matériaux pour une structure devant abriter une contribution de la vie humaine à une époque importante de l'histoire nationale? Ainsi, «Long récit pour un long parcours», souligne encore Lahcène Moussaoui dans sa préface, tout en tenant à préciser: «J'ai été formidablement aidé par Si Moh Saa lui-même, par ses qualités propres: une mémoire prodigieuse et une lucidité exceptionnelle, une patience hors du commun et un don remarquable de conteur.» Nous sommes donc devant un récit sans tache, d'une probité extrême, qu'une plume ferme, communicative à merveille, n'a fait que transcrire ce qu'une mémoire libre et scrupuleuse lui a confié de tout ce qu'elle a enregistré durant la vie d'un nationaliste exceptionnel, parmi tant d'autres. Au reste, Mohamed Saïd Mazouzi a ce souhait formulé ailleurs: «Il faut que les pouvoirs publics ne perdent pas de vue la priorité d'apprendre aux jeunes le fait qu'ils appartiennent à un peuple grand et valeureux qui a une grande histoire. [...] Avant d'entrer en prison, je ne savais pas que l'Algérie était un pays aussi vaste, aussi grand. Mais une fois détenu, j'ai rencontré des gens de Timimoune, de Ghardaïa, d'Annaba, etc. J'ai alors imaginé ces régions et j'ai pu sentir combien l'Algérie est grande. Ceci m'a donné la force et la volonté de résister et de tenir bon, moi qui savais depuis toujours que la liberté s'arrache et ne s'octroie pas.»

«Je suis un homme béni.»
Essayant de justifier avec une intense humilité «ces Mémoires», Mohamed Saïd Mazouzi confie: «J'ai été l'objet, tout au long de ces dernières décennies, depuis 1963, de sollicitations multiples et récurrentes, souvent pressantes pour écrire mes mémoires. [...] Dans le Mouvement national et la Révolution Algérienne, je suis ´´epsilon´´. Qu'ai-je fait, au fond, de plus ou de mieux que ces dizaines ou centaines de milliers qui ont tout donné? Que suis-je par rapport à la réalité ou dans le mouvement incessant de résistance à l'ennemi de plusieurs générations d'Algériens et d'Algériennes? [...] Je ne suis pas un héros. [...] J'ai été militant, arrêté, et j'ai passé dix-sept ans en prison. J'ai ensuite exercé une série de responsabilités dans l'Algérie indépendante où tout était à construire. [...] Je n'ai pas fait l'Histoire, je suis, au plus, un témoin de l'Histoire. [...] C'est l'Algérie qui m'a façonné, qui a fait de moi ce que je suis. [...] À scruter rétrospectivement mes 90 années d'existence, je crois que le sort m'a béni, que je suis un homme béni.»
Ainsi, en homme doux, mais mû par une passion sereine et une conscience constamment en éveil, il nous invite, il nous incite à le suivre dans son long parcours de nationaliste qui tente de remettre à l'endroit ce qui devait l'être. «Cela dit, avoue-t-il, j'étais taraudé par deux préoccupations: d'une part l'histoire surfaite, magnifiée et confisquée par certains à leur seul intérêt; d'autre part, le sort injuste fait à ces dizaines de milliers d'autres qui ont fait l'histoire, jetés dans l'oubli, certains partis en martyrs et d'autres réduits au silence, leur devoir accompli. Et, souvent, je me suis demandé comment rendre hommage, comment rendre justice à ces oubliés de l'histoire.» L'ouvrage cite de nombreuses personnalités politiques et culturelles et porte sur les thèmes suivants: - Le récit d'une enfance. - L'école des prisons. - De la prison à la liberté. - À l'épreuve de nos réalités: Ministre des Moudjahidine, la période Chadli, 1988 et la suite. En annexe: des documents divers et un encart de photos illustrant le parcours de l'auteur. En terminant son ouvrage, Mohamed Saïd Mazouzi a cette ferme conviction: «J'ai foi en l'homme et je crois en l'Algérien. Comme leurs aînés ont pu forcer le destin, les nouvelles générations sauront forger le leur en celui de leur pays.»
En somme, le combat pour une Algérie libre et indépendante continue. À chacun son tour, comme chantait notre ami le regretté Abderrahmane Aziz au lendemain de l'indépendance: Â Mohammed mabroûk alayk! Aldjazâir radjat lik. Elli alaya rânî amaltou wal bâqî yardja lîk. Ô Mohammed félicitations! L'Algérie est de nouveau à toi. Ce qui me revenait, je l'ai fait, le restant te revient.»

(*) J'ai vécu le pire et le meilleur de Mohamed Saïd Mazouzi, Casbah-Éditions, Alger, 2015, 431 pages.

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