YAMINA MECHAKRA, ENTRETIENS ET LECTURES PAR RACHID MOKHTARI

"La Grotte éclatée" ou la littérature à l'endroit...


Maintenir en vie une oeuvre d'art, c'est faire oeuvre pie. Notre littérature n'est ni jeu d'esprit ni commerce douteux; elle est devoir libre et absolu au service de ceux qui vivent.

Le travail de Rachid Mokhtari auquel je crois assez, me met en joie. Universitaire, journaliste et auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la littérature algérienne et à des écrivains tel que Tahar Djaout ou à l'écriture vertueuse telle qu'il la présente dans «La Graphie de l'Horreur», il ne s'embarrasse pas de «prétexte(s)» et moins encore de boniments sans intérêt. Dans ce genre de recherche, il appartient à cette belle race de pédagogues chercheurs dont je me dois de citer: Mme Amhis-Ouksel Djoher.
Sobre, portant loin sa vision de chercheur passionné de littérature algérienne, voilà que Rachid Mokhtari nous propose dans son essai intitulé Yamina Mechakra, entretiens et lectures (*), un utile et agréable retour d'une grande dame romancière, disparue encore trop jeune (1949-2013). Elle a laissé une oeuvre forte dans le ton et puissante dans le texte. Psychiatre de formation, elle a publié ses romans fétiches «La Grotte éclatée» (Sned, 1979, rééd. Enag), 2000) et «Arris» (Algérie-Littérature-Action, 1999), des nouvelles et des contes dans le quotidien national El Moudjahid (dans les années 1980).

Une femme algérienne écrivain qui pense
Elle fut une romancière discrète mais dont la pensée se nourrissait des acquits au cours de son enfance, de son adolescence, de sa vie d'adulte. C'est important de le dire, car elle avait une passion construite pour son pays et la société qui l'avaient formée. Elle voulait tout connaître d'elle-même et de son environnement.
Ce n'était pas forcément sa seule formation de psychiatre qui l'avait poussée vers la connaissance de l'humain, c'était avant tout son éducation et son instruction qui l'avaient «élevée» au niveau de la femme algérienne qui pense, qui observe et qui écrit. J'ai pu savoir sa fortitude face à sa maladie et à ses ambitions légitimes de l'intellectuelle algérienne qu'elle fut totalement, en relisant son roman «La Grotte éclatée» et, particulièrement, ces lignes qui émerveillent même l'aveugle et le sourd: «Le temps a trop d'avance sur nous qui cherchons à nous réinventer (La Grotte éclatée, rééd. ENAG, p. 31).» Parlant de son pays, elle ouvre son coeur et elle écrit dans ce même roman, p. 29: «J'avais compris qu'il était grand temps de vivre, qu'un nom n'avait point d'importance. Des hommes s'étaient mis à effacer de leur sang toute la honte qui pesait sur l'histoire de mon pays pour recommencer une histoire plus juste, plus digne, plus humaine.»
À l'annonce de la disparition de Yamina Mechakra, il y a eu de très nombreux témoignages rappelant sa vie, sa formation, sa personnalité, ses choix des genres littéraires, et les qualités de l'esthétique attachée à sa pensée et à son écriture.
Une grande dame, incontestablement, et l'un de ses nombreux admirateurs et qui était souvent à ses côtés, lors de sa maladie, Abderrahmane Zakad, écrivain et urbaniste, a eu, dans sa revue électronique du «Samedi culturel n°19, du 24 mai 2013, cette longue observation: «Femme d'une simplicité étonnante, elle n'avait aucune prétention et ne mesura pas son talent. Nous discutions avec passion de sciences sociales, de livres et surtout de notre peuple. [...] Elle a conçu une oeuvre intérieure à laquelle le monde extérieur finit par ressembler car les tragédies de la grotte et les péripéties indiquent la tourmente dans une écriture onirique. [...] Femme sensible, elle avait une écriture à elle, accessible, et d'une esthétique poignante. Son talent était dû à une richesse d'idées, une vaste imagination, de la subtilité dans ce qu'elle exprime et surtout un enracinement à sa terre. Elle a beaucoup écrit et certains de ses textes ont disparu dans les méandres de la malhonnêteté. [...] Yamina est algérienne, femme moderne, d'une nouvelle génération et, quant au pays, nous l'avons tous en partage.» Il termine par cette juste réflexion que, sans doute, le monde de la culture, s'il en est, la partage...

Entretiens et lectures
En lisant et, mieux en relisant, spécialement La Grotte éclatée, on pourrait revenir à ce questionnement, plus ou moins insistant par certains analystes ou lecteurs assidus des oeuvres de Yamina Mechakra et qui y auraient repéré, tout comme Rachid Mokhtari, une «écriture katébienne» et, par ainsi, elle aura donné, à la littérature algérienne un souffle nouveau. Peut-être. Mais dans quel sens? Dans les oeuvres en tous genres publiées par des auteurs confirmés ou nouveaux, après elle, on ne trouve guère des références assez significatives pour faire un tel constat issu d'une mode partisane, éculée, perpétuée.
Au reste, que cela soit vrai ou non, ce n'est ni dommage pour la très regrettée et excellente femme écrivain qui avait secoué chez certains pas mal d'idées saugrenues, avec une intelligence scrutatrice et un bel art d'écriture sobre et surtout avec l'humanisme constant qu'elle cultivait chez elle et autour d'elle; ce n'est pas dommage pour le niveau de la littérature algérienne.
«Comparaison n'est pas raison» faisait remarquer, par ce titre à son ouvrage (éd. Gallimard, 1983), l'immense polémiste et ancien professeur de littérature comparée à la Sorbonne (1955-1979), René Étiemble (1909-2002). Il s'en prenait, non à la comparaison, mais aux excès de l'école historique. L'excès de comparaison n'est pas raison, disent à sa suite bon nombre de spécialistes en littérature... comparée.
En revanche, l'essai Yamina Mechakra, Entretiens et lectures de Rachid Mokhtari nous ouvre des horizons clairs et instructifs, tout au moins, il incite à lire et à comprendre l'oeuvre de Yamina Mechakra. C'est un travail fait avec une grande honnêteté intellectuelle; il est donc fait avec beaucoup de soin.
On lit dans son «Avant-propos: «Cette lecture de l'oeuvre romanesque de Yamina Mechakra repose sur des fragments d'entretiens réalisés avec l'auteure en 1999 à l'occasion de la parution d'Arris. [...] [Elle] a accepté de parler, non seulement de son parcours d'écrivain, de ses préoccupations d'écritures, mais aussi et surtout de sa vie de femme, de médecin psychiatre, son enfance à Meskiana, sa famille, les souvenirs de la guerre d'indépendance, ses rencontres, notamment avec Kateb Yacine, son préfacier de La Grotte éclatée, devenu ami, l'´´ancêtre´´ comme elle aimait l'appeler affectueusement.»
Rachid Mokhtari s'attache ensuite à analyser plus profondément les deux romans La Grotte éclatée (1979) et Arris (1999). Il note: «Cette période qui concentre d'importants bouleversements socio-économiques et politiques en Algérie a donné naissance à une jeune génération d'écrivains, poètes et romanciers qui se sont emparé des révoltes populaires avec de nouvelles formes d'écritures libérées des «dictées idéologiques» des pouvoirs politiques qui se sont succédé depuis l'indépendance du pays, pour dissocier la poésie, le théâtre et le roman de ses références ressassées à l'Histoire officielle. La dérision; l'ironie, l'humour remplacent l'incantation, la commémoration, le passéisme et l'héroïsme.
Les Chercheurs d'os de Tahar Djaout et Le Fleuve détourné de Rachid Mimouni, parus quelques années à peine après la publication de La Grotte éclatée, dépeignent une Algérie au lendemain de son indépendance détournée de ses aspirations populaires.[...] Yamina Mechakra a rompu dans La Grotte éclatée avec le sujet mâle qui, longtemps après son roman, et jusqu'aux plus récents, continue d'être le seul dépositaire de la notion de sacrifice et d'héroïsme, dans la société d'alors qui était à leur image. [...] Yamina Mechakra fait de son héroïne une infirmière au maquis, un rôle qui renvoie à la réalité sociale de la participation de la femme algérienne à la guerre de libération.»
Quant au vocable «grotte», «selon ses contextes d'emploi [...], explique-t-il, ces variations syntaxiques lui confèrent une polysémie.» Dans les trois parties de son essai (Yamina Mechakra,...), Rachid Mokhtari, incluant quelques photos de Yamina Mechakra (avec sa famille, et une avec Kateb Yacine), détaille les thèmes suivants: 1 - Itinéraire. 2 - Entretiens: La calèche verte de grand-mère, Précoces écritures, Au lycée El Houria de Constantine, Rencontre avec Kateb Yacine «l'ancêtre», Écrits transhumants. 3 - Analyse: La grotte (mort et enfantement), La terre-mère, Arris ou les transhumances intérieures.
Le roman La Grotte éclatée de Yamina Mechakra, tel qu'il a été présenté par Rachid Mokhtari est une revivification de la bonne lecture et une remise à l'endroit de notre littérature aux voix profondes et diverses au service de l'Histoire et de la culture de l'Algérie libre et indépendante, ouverte au monde du progrès et du respect de la personne humaine...

(*) Yamina Mechakra, entretiens et lectures par Rachid Mokhtari, Chihab Éditions, Alger, 2015, 171 pages.