LA DANSE DU JASMIN DE NADIA SEBKHI

L'Autre, la quête infinie...

L'Autre, la quête infinie...

Une poésie chaleureuse couvre ici une âme qui pense «Heureusement que la flamme habite chacun de nous et s'attend à ce que l'autre la ranime pour que le bonheur gagne du terrain».

Cette réflexion, Nadia Sebkhi l'a développée dans son nouveau roman intitulé La Danse du Jasmin (*). Là, elle s'est exercée à un art difficile, rarement - sinon jamais - abordé dans notre littérature d'expression française, et c'est l'art épistolaire, l'art d'écrire des lettres ayant un caractère littéraire élevé. On sait, par parenthèse, que la littérature française s'enorgueillit, à raison, des fameuses «Lettres» écrites à sa fille par Madame de Sévigné (1626-1696) qui est devenue une épistolière célèbre. Cette correspondance raconte l'histoire d'une vie; c'est aussi la chronique d'une époque et d'une société.

Une poésie emplie d'émotions
Dans ce roman épistolaire La Danse du Jasmin, Nadia Sebkhi, très imaginative et naturelle, nous propose, sous la forme de correspondance, la confession particulière de deux personnages de sa création. Elle met en relation épistolaire deux êtres, franchement deux femmes en quête d'amour, deux âmes en quête de bonheur; et pourtant elles sont tellement différentes. L'une est Dania, femme écrivain algérienne; l'autre, Isabelle, journaliste française, - un lien fort les unit spontanément: la place de la femme dans leur société respective et, en filigrane, l'Algérie. Ces deux femmes s'écrivent d'une façon vive et spirituelle des lettres dans lesquelles elles se confient mutuellement; et de lire ces confessions, qui s'enchaînent admirablement, notre curiosité grandit d'une lettre à l'autre. Le vrai lecteur y puise beaucoup de plaisir, car ces deux femmes sont très versées dans l'art épistolaire.
Nadia Sebkhi les aura voulues ainsi ces femmes, peut-être comme elle qui est à la fois, femme écrivain (elle a publié des livres, par exemple, le bouleversant roman «Les Sanglots de Césarée», un poignant recueil de poésies «Un Amour silencieux», journaliste auteur d'articles de presse sur la culture et la littérature, et... gérante - directrice de «L'ivrEscQ», un magazine littéraire de bonne tenue. Il faudrait souligner également ses beaux efforts pour faire connaître la littérature algérienne, au reste si peu lue, si mal médiatisée ici et à l'étranger et la féliciter de promouvoir particulièrement les tout jeunes talents. Enfin, Nadia Sebkhi et c'est très important, «vit et travaille à Alger». On pourrait dire quel destin formidable, «soudain...», lui a tracé dans un ciel bleu azur «La majuscule de sa vie»! Sans doute, allons-nous le découvrir, tant soit peu, dans ce qui suit.
De même, le choix de deux femmes qui s'écrivent des lettes, de surcroît, deux intellectuelles et l'une et l'autre ouvertes au monde, au progrès de l'intelligence humaine, est-il, à l'évidence, très déterminé. Et d'abord, tout bonnement par la passion de «l'Autre», cette «autre elle-même», la femme du progrès, de la sensibilité et du «Vivre ensemble», «l'égalité des êtres»; tout ce qu'elle porte en elle et qu'elle a hérité de nature, de morale, de culture ou encore une fois de religion fondée sur la Connaissance qui cherche La Vérité, sur l'Action qui présuppose La Liberté, sur l'Être qui élargit son esprit et pense sa foi. L'une est musulmane de naissance, l'autre est portée sur la lutte d'allure agnostique. La rencontre Dania et Isabelle n'est pas le fait du hasard, - il n'est pas de hasard qui ne soit à l'heure exacte du rendez-vous du destin. Le fatalisme littéraire est une réalité sans ombres et si la lumière révèle les sentiments des personnages, cette lumière n'est pas fiction: elle relève de «la vision du 23 mars», rêve ou réalité, et dont Isabelle est obnubilée.
On constate immédiatement que l'écrivain a mis tout son être vivant dans «le sang de sa plume». C'est là que commence, que s'élève la poésie humaine. Alors, j'imagine bien Nadia Sebkhi, «insatiable quêteuse», escaladant «vers le beau, l'inaccessible, la soif de posséder, du gain et de la vénalité» et surtout de croire en elle-même, aux mots puissants, même balbutiés. En effet, elle «campe ses personnages»: totalement, elle est Dania, elle est Isabelle, tour à tour. Ces lettres échangées structurent une vie semblable, tout entière meublée de sentiments divers, et voici donc leurs activités entrelacées.
Dans le cours de leurs lettres, elles parlent de leur destin et de leur rêve. À vrai dire, ce sont des conversations écrites suivies, suspendues, puis de nouveau reprises. Mais, faut-il le souligner, aucune d'elles, comme on dit, ne «laisse trotter sa plume la bride sur le coup», Nadia Sebkhi, sans relâche, veille sur leur style, et l'on constate que «leur poésie» emplie d'émotions, leur «expression» juste et volontaire, leur «culture» ou leur culte, bruissant de leurs voix souveraines, paraissent quelquefois trop brillantes. Mais qu'importe, nous nous envolons avec délice, à chaque lettre, vers des cieux bleus «d'un horizon providentiel», «d'un rêve frivole», d'une promenade vagabonde», «d'une liberté incertaine», «d'une accolade suspendue...», et tant et tant de sensualités, parfois agaçantes, souvent généreuses, toujours fécondes, infiniment féminines. À tout moment de la lecture, comme Dania, on est «la tête dans l'eau pour noyer maints obscurcissements en écoutant le balbutiement râleur de la Méditerranée hissant des souvenirs comme mémoire des vies».

Lettres de femmes, femmes en alerte
D'emblée, Nadia Sebkhi indique l'esprit de son ouvrage par cette épigraphe de Mohammed Iqbâl (1875-1938), poète et philosophe musulman de l'Inde: «Tu créas la nuit, je fis la lampe. Tu créas l'argile, je fis la coupe. Tu créas la forêt, la montagne et le désert, je fis l'allée, le jardin, le verger.» Le titre «La Danse du Jasmin» est une invite insistante au bonheur du Couple Humain, l'Un et l'Autre, - non, «l'´´Autre´´ par rapport à la smala» ni plus largement les «Autres» parmi les «Autres» à l'infini...
Une courte et utile préface à l'ouvrage, engage le lecteur: «Isabelle, ayant quitté l'Algérie à la veille de l'indépendance, revient un demi-siècle plus tard. Elle est accompagnée de son compagnon Loqman, journaliste reporter. La rencontre d'Isabelle lors d'un reportage avec Dania écrivaine évolue en une amitié sur une toile de fond amour et nostalgie de leur pays natal et donne lieu à plusieurs thèmes de l'incessante mouvance autant passionnelle que frileuse du parcours féminin. Pendant qu'Isabelle retrouve les réminiscences et les parfums de son enfance, Dania revendique impérieusement l'émancipation féminine. Elle pénètre au tréfonds de sa société laquelle mue des traditions aux vicissitudes des accoutrements entravant la cause féminine. Isabelle et Dania dévorent leurs correspondances par leurs e-mails bien ciselés où la trame reste parsemée de révélations osées. Étrangement leurs odes suintent par un chiffre vingt-trois. Un vingt-trois par lequel les secrets de femmes déroulent l'horloge des calendriers par le passé. Le présent. L'amour. Le désamour. La mièvrerie. Les plaies de l'âme. Le triomphe. La nostalgie. La colonisation. Les confidences. Les tromperies... Et fusionnent dans la trame d'une correspondance.»
L'ouvrage comprend cinq sections, chacune analysant l'objectivité de l'âme d'une quêteuse de bonheur, celle de Dania, celle d'Isabelle et d'autres subséquemment. Ce sont, pourrait-on dire, deux femmes «actuelles» dont l'une, Dania, est non «Loin de Médine», une sorte d'écho à l'oeuvre de la regrettée grande dame de la littérature algérienne Assia Djebar, membre de la toute première Union des écrivains algériens fondée le 28 octobre 1962 et dont Mouloud Mammeri a été le président, Jean Sénac le secrétaire général et moi-même le secrétaire général adjoint. On a longtemps observé que beaucoup, chez nous, n'ont pas lu l'oeuvre profonde et militante d'Assia Djebar et dès que, selon l'expression journalistique, «elle a tiré sa révérence», soudain beaucoup ont déclaré avoir lu tous ses livres et se sont présentés comme spécialistes de son oeuvre!... Mais revenons aux cinq sections qui structurent La Danse du Jasmin de Nadia Sebkhi; elles ont pour titre: 1- Le Prophétie du temps. 2- La majuscule de ma vie. 3- La saignée du Moyen Âge. 4- J'ai enlacé ma providence. 5- Irriguée par une encre dansante.
Enfin, il faut apprécier, extraits de la lettre de Dania, la femme écrivain à Isabelle, la femme journaliste, ces fragments de sa confidence égale à son rêve émouvant par son juste éclat: «Je suis découragée par le déroulement de ma vente dédicace. Je rêve que ma nation soit imprégnée de livres, de magazines, romans, nouvelles, poésie. Lire par bonheur, par gourmandise, par satiété. Déchiffrer le monde et ses arcanes. [...] Arrivée à la salle de conférence, je salue mes amis journalistes. Parmi eux, j'aperçois la journaliste française que j'ai rencontrée à la librairie. Sa singularité était cette approche mi-affable mi-réservée. Certainement un bouclier pour une Occidentale en terre d'Afrique. En effet, en surpassant les clichés habituels mon Algérie demeure fascinante par sa complexité. Entre tradition et modernité. Entre détresse et grande fraternité. Entre espoir et désillusion. [...] D'espoir, de désespoir, d'humanisme, de monstruosité. J'ai évoqué les années 2040 dans mon premier roman. Au commencement même de l'écriture. Mon écriture se révèle surtout quasi soliloque. [...] Cependant l'ossature de mes écrits est cette recherche du beau par un chemin initiatique. Mon encre erre en se mêlant à cette Essence. Elle est la lueur, dans mes écrits pour remettre les choses à leur place, dans leur juste lumière.» Alors ici et maintenant, chacun de nous retrouve l'Algérie et imagine aisément notre Algérie. Et cela est un autre rêve.
En somme, Nadia Sebkhi, dans son roman épistolaire La Danse du Jasmin, fait oeuvre de nouveauté: la femme doit être une ineffable quêteuse de bonheur pour elle-même et, par conséquent, pour tout être humain... Quoi qu'il en soit, Isabelle, l'amie définitive, prise par son travail et éprise de son compagnon Loqman qui «arrive du Liban», retrouve la paix de l'âme.

(*) La Danse du Jasmin de Nadia Sebkhi, El Kalima Éditions, Alger, 2015, 156 pages.