LA REBELLE DE SOUHILA AMIRAT

Le cri dans la nuit de la mémoire

Le cri dans la nuit de la mémoire

Une fois qu'il a héroïquement jailli, tel après un coup dans le coeur, l'écho déchirant de l'immense indignation d'une âme souffrante, ne s'éteint jamais; il se diffuse dans les espaces physiques et moraux et, prenant une intensité poignante, il s'y installe profondément.

Et voici ce «cri» restitué par Souhila Amirat dans son nouveau récit intitulé La Rebelle (*). Il s'agit bien d'un récit, non d'une nouvelle, moins encore d'un roman. Cette oeuvre, comprenant dix-neuf chapitres, est écrite dans le style de ce genre littéraire difficile dans lequel elle exerce sa jeune plume, qui semble lui convenir et qui éveille chez le lecteur la même émotion que celle qui j'ai soulignée, ici, dans la présentation du premier et magnifique récit d'événements vrais narrés dans P'tit Omar, la Révolution dans le cartable (Lire L'Expression du mercredi 26 novembre 2014, p. 21).

Azzefoun, une terre d'artistes et de révoltés
À présent, Souhila Amirat, née en 1968 à Alger et qui a plutôt une formation spéciale en informatique, se révèle conteuse au sens plein de cet art difficile dont Mouloud Feraoun, par exemple, a tiré grande gloire, notamment avec son ouvrage Le Fils du pauvre. Peut-être, est-ce cette double exigence «écrire sobre» et «narrer juste» que le récit historique (ou imaginaire) est peu pratiqué par la jeune génération d'écrivains algériens.
Et quel passionnant sujet Souhila Amirat a-t-elle choisi de narrer dans La Rebelle! Elle rappelle à certains et fait découvrir à d'autres le cauchemar d'«être entre les mains des loups». Les personnages hommes et femmes sont tous égaux dans leur devoir et face au malheur. Les références, à plusieurs vies et à divers lieux, donnent au récit son poids de traditions ancestrales, de culture et de civilisation, et surtout d'authenticité, évitant à la fois le propos ampoulé et la dramatisation inutilement ostentatoire. Aussi, il aura suffi d'évoquer les populations algériennes pendant la guerre de libération pour éveiller la conscience consciente du lecteur algérien ou étranger, - y compris, en premier, le peuple français ami et lecteur.
Souhila Amirat évoque - paroles de personnages véridiques et références historiques à l'appui - des faits matériels vécus, comme dans toutes les régions d'Algérie entre 1954 et 1962, par des femmes de tout âge sur «la terre d'Azzefoun»; l'auteur informe: «Les Romains l'appelaient Rusasus. Ils en avaient fait leur base militaire.» Les thermes antiques de Rusasus existent encore. Le court chapitre 1 de l'ouvrage situe le lieu et les villages et hameaux voisins dont Aït Sidi Yahia. On apprend que de ces villages «ont émergé de nombreux enfants prodiges». On apprend aussi que «ceux qui ont fait d'elle une terre d'artistes sont nombreux: Iguerbouchène, Hadj M'hamed El Anka,... [...] Ceux qui ont fait d'elle une terre de révoltés aussi sont nombreux: Cheikh Mohand Ouamar, Didouche Mourad, Ourida Meddad,... [...] De nombreux villages seront décimés par les bombes de l'ennemi. Entièrement décimés».
Quant aux femmes, rien ne suffit pour mettre en lumière leurs souffrances et leurs actes héroïques - les hommes, tels que Sidi Salah et les garçons qui vont grandir, leur geste est sûrement connu -, mais elles, celles de Sidi Yahia, qui s'appellent Zoubida et qui va grandir, Fatma et qui devient Fadhma El Hadj-Ali,... saura-t-on les dire? Souhila Amirat s'en est chargée humblement à les raconter collectivement sous le titre La Rebelle: «L'ennemi destructeur est partout. [...] L'ennemi brûle cette terre nourricière, brime et avilit davantage ce peuple asservi. C'est son procédé pour ´´civiliser´´ ce peuple ´´indigène´´. Aujourd'hui la révolution est née dans les coeurs, dans les maisons et dans toute l'Algérie. Le peuple porte l'Algérie dans son coeur. Il porte aussi dans sa chair les stigmates de son insoumission.» Un des faits historiques a éveillé les consciences: «L'ennemi traître, menteur, sournois, a trahi tout un peuple qui a combattu auprès de lui et contribué à sa victoire contre les Allemands. Il s'est retourné contre lui. L'oppression, déjà installée s'accentue, l'indifférence et le mépris aussi. En 1945, les événements de Sétif, Guelma et Kherrata... des milliers d'Algériens ont été massacrés par les forces coloniales.»

La mémoire est vive et entière
Tant de femmes ont souffert le martyre sans jamais rien céder à l'ennemi, tout en continuant à tenir intactes leur maison et leur famille, à assurer quotidiennement leurs tâches ménagères et, à l'Appel du 1er Novembre 1954, à servir et protéger sans relâche les militants nationalistes et les moudjâhidîne. Souhila Amirat a transcrit leurs histoires de combattantes «à leur manière contre le joug colonial. Bravant le danger, elles ravitaillaient et hébergeaient les moudjahidine de l'ALN. Certaines ont été torturées, d'autres ont vu leurs familles décimées.» La Rebelle est le récit authentique de leur lutte pour la liberté et l'indépendance de leur pays, contre l'administration coloniale et de son armée.
Qui peut mesurer exactement la souffrance d'une femme dans un conflit où la férocité de l'ennemi est sans mesure et d'autant que c'est en pleine guerre contre l'armée coloniale? La restitution des faits de ce passé n'est vraiment pas, ainsi qu'on le croirait peut-être, une sorte de catharsis, une délivrance sans danger de mort, un soulagement en temps de quiétude.
Aucune femme ayant vécu l'enfer de «la guerre d'Algérie de 1954 à 1962» n'a vraiment pas perdu le souvenir du malheur qu'elle a subi; même avec le temps, pourtant si lointain, elle reste étonnamment «mémorieuse» et, comme se retrouvant dans les moments de son histoire pleine de terreur et de mort, elle témoigne de sa souffrance. Parmi ces femmes, il y a Zoubida qui, dans le récit, est en quelque sorte le rayon de lumière qui montre le juste chemin de la nuit de la mémoire reconstruite à l'identique du temps historique. De plus, des photos de quelques personnages authentiques ayant vécu le drame, placées à la fin du récit, espèce de générique de fin, apparaissent comme pour attester de la véracité d'un passé... que l'on doit enregistrer dans la mémoire de la jeunesse d'aujourd'hui et définitivement dans la Mémoire de la Nation.
Voici donc les titres des dix-neuf chapitres très évocateurs du récit La Rebelle:
1 - La terre d'Azzefoun. 2 - Si Salah Ahmed dit Hand N'chinois. 3 - Fatma devient Fadhma El-Hadj Akli. 4 - L'engagement de Fadhma El-Hadj Akli. 5 - Le départ définitif du père. 6 - Le retour du grand frère. 7 - Les filles doivent partir sur Alger. 8 - Entre les mains des loups. 9 - Les loups envahissent la maison. 10 - Zoubida et le début du cauchemar. 11 - La fuite vers Azzefoun. 12 - La solitude de Zoubida. 13 - Fadhma enfin libre. 14 - La revanche de Fadhma. 15 - Le départ vers Ihemziouen. 16 - Ath-Naïm: fin 1959 à 1962. 17 - Le mystérieux officier. 18 - Liberté. 19 - Rompre le silence.
Voici des extraits de la mémoire volontaire de Zoubida des jours et des jours passés sur sa terre d'Azzefoun parmi les siens - surtout au temps de Fadhma - et qui lui revenait, dans une liberté enfin retrouvée, aussi fraîche et aussi douloureuse qu'au moment de la lutte de Libération nationale. Mais, à présent, «Elle veut congédier le vécu. Son vécu. Elle veut crier. Aujourd'hui, elle peut crier, elle est libre et indépendante...».
Plus loin, nous lisons: «Zoubida se fait prendre au piège de la nostalgie. Cette nostalgie si douloureuse. Mais leur mère les instruits au silence. [...] Zoubida prend en charge cette mère [Fadhma], aujourd'hui vieillie. [...] Avec ses larmes, Zoubida lave ce corps perlé de cicatrices et marqué de brûlures, [...] dissimulées pendant tant d'années aux yeux de ses enfants et aux proches. Elle est si fière, cette Fadhma. Elle n'est guère de ceux qui exhibent leurs cicatrices pour attirer la compassion. Pour profiter des opportunités. Elle dit dans des cas pareils: - Vous êtes toujours vivants! Que diraient ceux qui sont morts?»
Lire La Rebelle, un récit écrit par Souhila Amirat, c'est s'instruire sur une vérité trop longtemps, à tout le moins, oubliée. «Ce silence, il faut le rompre!» Zoubida [Benaïssa] a résolu de raconter sa mère Fadhma, «La Rebelle», parmi Les Rebelles engagées dans la glorieuse Lutte de Libération Nationale. Et là, je vois la magique, la totale «revanche de Fadhma».

(*) la Rebelle de Souhila Amirat, ANEP éditions, Alger, 2015, 154 pages.