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LE RETOUR AU SILENCE DE MOULOUD ACHOUR

Quand le silence est message...

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Quand le silence est message...

Dans le silence de soi, la voix intérieure est-elle assez sage décision pour renoncer au devoir de se dire?

Je reviens sur cette oeuvre à l'intitulé fort littéraire et fort significatif d'une époque dont on ne finit pas de dépasser les conséquences et de corriger les inconséquences des inconsciences pour nous soulager de son poids de regrets et d'incohérences qui encombrent encore nos horizons les plus légitimes. À ce sujet, Le Retour au silence (*) de l'ami et confrère Mouloud Achour est une illustration parfaite de nos pensées. Une anecdote: lorsqu'il m'a remis son livre, je lui ai demandé de le dédicacer. Il a souri. Je lui souffle: écris au moins «Bonjour». Il a pris le livre en souriant. Après quelques secondes d'écriture, il me l'a retourné. J'ai lu en silence ce qu'il a écrit: «Tu voulais que je mette ´´bonjour´´ - voilà qui est fait. En toute amitié. Mouloud Achour.» J'ai souri à mon tour.

Une époque de la haine et des deuils
Permettez que je prenne une légère avance sur la présentation du recueil de nouvelles Le Retour au silence (*) de Mouloud Achour. Il soulève un intérêt majeur sur «la réalité des choses» touchant à la langue et son efficacité dans un contexte donné. Je pense que la langue est porteuse d'émotion, et de culture et de civilisation aussi. Amère vérité, si l'on rapporte ce sentiment à la langue maternelle ou à la langue d'enseignement de l'Algérie actuelle. Quelle langue est la plus juste, c'est-à-dire la plus appropriée sinon la plus authentique, pour instruire, pour dire, pour chanter, pour soigner, pour édifier l'univers de nos enfants, à partir d'un socle national? En posant la question ainsi - immense question, à laquelle il est difficile de répondre, du reste -, on s'aperçoit vite qu'elle étend fort loin l'expérience scolaire qui n'a pas, à l'évidence, pleinement instruit l'adulte d'aujourd'hui de son histoire et de son identité, grâce à la notion de langue pertinente qui est spécialement son instrument de communication. Il est clair, en effet, que la puissance des passions patriotiques, bien que l'on sache que les faits de langue sont «conventionnels», devancent et préparent la grandeur de l'homme dans son pays, et ailleurs.
«Le français est un butin de guerre», soit. Mais, au-delà de je ne sais quelle démagogie, de stratégie ou d'idéologie, pourquoi apprend-on nécessairement et vaille que vaille le français dans nos universités et jusqu'à quand? Certes, ce n'est pas le sujet ici, néanmoins, on doit a contrario penser et se convaincre que «l'enfant apprend sa langue d'abord». Le trouble, qui continue d'envahir notre société, crée désordre dans toutes nos conceptions pour affirmer notre personnalité nationale... Ce désordre existe, qu'on le veuille ou non, et ne cesse de nous interpeller. Cette idée se retrouve dans ce qui suit... Aussi, après une si longue absence - sa dernière publication, Juste derrière l'horizon, un roman, date de 2005 -, Mouloud Achour nous revient-il à pas feutrés avec un recueil de dix nouvelles sous le titre général Le Retour au silence. Ce titre est celui de la troisième nouvelle, - évidemment, si l'on considère que les deux premiers textes, bien que partageant le même intitulé («Si mon père revenait» 1 et 2), se distinguent par la structure psychologique formalisant les deux personnages aux caractères opposés, Bachir et Si Mounir.
De toute façon, le lien essentiel entre les nouvelles proposées, et que l'auteur développe avec une subtile clarté d'écriture et d'intention, à la fois celle du journaliste et de l'écrivain, ne se départit à aucun moment de cette lancinante objection: le silence et le regard intérieur de tout être vivant établissent toujours un dialogue avec soi-même. C'est cette attitude psychologique acceptable ou non, possible ou non, que Mouloud Achour essaie d'analyser pour nous et de nous la faire découvrir... ou redécouvrir.
Il s'agit bien de cela, car c'était l'époque de la haine et des deuils - «Une longue décennie de silence et d'absence» -, le temps perdu, celui des mots perdus dans l'indifférence, l'ignorance, l'intolérance, la terreur: il fallait inventer la possibilité de se taire sans heurter sa propre conscience ou de parler sans trahir sa langue, et surtout croire au soleil, devrait-on l'inventer également dans la terreur des nuits. «Il y a des mots qui font vivre» disait le personnage poète de Mouloud Achour qui avertit dans «Le Retour au silence»: «Les textes qui composent ce recueil ont fait l'objet d'une première publication en 1996 (Éditions L'Harmattan), intitulée «À perte de mots». Ils ont été, par la suite, revus, corrigés, voire modifiés et classés dans un ordre et sous des titres différents, à l'instar de celui du recueil dans sa nouvelle version. Nous y avons, en outre, inclus la nouvelle «Je sais faire chanter le cristal». Le présent ouvrage a donc un contenu nouveau, et la page 1 de la couverture reproduit le magnifique tableau de Jamil Amhis: La nourrice (détail).

La jeunesse plus mature que l'adulte mature
Dans chaque page, les personnages de Mouloud Achour prennent leur parole librement, et son poète s'exprime avec une audace extrême s'agissant de valoriser son pays, de l'arracher à l'incertitude d'un destin qui n'est pas le sien. Ces nouvelles sont dédiées par l'auteur à ceux qui ont perdu la vie à force de forger la vie des autres comme eux, et aussi à ses «aux autres compagnons et amis tombés au temps des ténèbres». Les nouvelles contenues dans Le Retour au silence libèrent l'expression et engagent les esprits à la réflexion: le combat avec soi-même dans le silence intérieur où s'élabore et se fortifie la conscience d'une société nouvelle, vertueuse et fraternelle rêvant d'une patrie culturelle où les femmes et les hommes sont beaux tous les jours, sont bons tous les jours, sont authentiques tous les jours... Utopie? Gageure? Vanité? Les mots justes, dans un dialogue humain où la langue est mère d'Amour, abolissent la distance entre les coeurs et les idées. Chaque nouvelle est un appel à l'exorcisme du mal et à la reconstruction à l'authentique des rêves perdus au fil des siècles de malheur, d'ignorance et de bêtise. Ainsi, dans «Si mon père revenait (1 et 2)», Bachir est celui qui «avait la précieuse capacité de bien connaître les territoires respectifs de la fierté, de l'orgueil et de la vanité»; Si Mounir, celui qui était «quasiment analphabète, certes milliardaire mais n'ayant rien d'un original et encore moins d'un mécène.» Il s'entourait pourtant, lors d'une «bien étrange soirée», d'intellectuels et d'artistes de la capitale pour une «parodie si trompeuse de banquet-beuverie»... Dans la troisième nouvelle, Le Retour au silence, la pensée de Mounir, le poète, est hors de la normalité imposée par les circonstances administratives ou politiques. Sa peur est en lui de dire ou de ne pas dire ses poèmes comme il les a écrits. N'étant «Ni un prophète, ni un démiurge, encore moins un homme politique ou un justicier», il «se sentit subitement la force d'affronter le plus exigeant des publics». Dans la nouvelle Je sais faire chanter le cristal, on peut déceler une splendeur d'écrire: La symbolique du cristal brisé, lorsque «le bruit ténu de la brisure» se fait entendre, est saisissante et pleine d'enseignement! Oui, «on devrait s'interdire d'arracher sa voix au cristal quand on le sait capable de se désagréger sous le plus léger effleurement.» L'allusion (et quelle!) à la liberté d'expression couvre les dix nouvelles, y compris celles qui évoquent l'amer exil et où Rached Abou Djaâfar, le Palestinien avait un puissant regard de militant déterminé et émouvant... Le lecteur découvrira aisément la signification de ce «retour au silence». Quoi qu'il en soit, ces nouvelles constituent une critique juste, en bien des points, de la vie culturelle d'une époque et un souffle de grand espoir. L'ensemble est une analyse détaillée de la situation de l'artiste dans un contexte peu favorable à la création et au développement de l'oeuvre cultuelle. Le retour au silence est le retour au mutisme culturel; c'est se taire, s'empêcher de parler, se priver de parole, se murer dans le silence. La peur, la crainte, le risque de se donner en pâture à un public spécialement peu connaisseur et agressif, rien ne pouvait étouffer la voix du poète! Est-ce encore vrai aujourd'hui? Qui ose dire oui? Qui ose dire non? En tout cas, les faits sont vraisemblables sinon vécus. Le retour au «silence» est alors salvateur, malgré tout, si même «il y a la seconde voix, l'ennemie des instants de silence. Il y a ce duel sur l'espace gris d'une absence impitoyable. [...] Mutisme de l'âme en révolte. Sentiment rétrospectif d'une fragilité, vaine nostalgie d'un retour possible à l'instant d'avant les mots.» Ailleurs que dans son pays ou ayant renoncé ou ne croyant plus, hélas, à un destin favorable dans sa patrie, quel avenir pourrait, pour lui-même, imaginer l'intellectuel algérien?... ou plutôt l'intellectuel d'Algérie?... Les hérauts politiques, au service d'une époque morne où l'on met sa conscience à l'encan pour planifier la dégénérescence de la culture, jusqu'à quand continueront-ils à activer impunément et à fourbir quotidiennement leurs cuivres bruyants? La jeunesse, plus mature que l'adulte mature, lui donne chaque jour une leçon de maturité intellectuelle, car elle pense à son avenir, l'avenir de son pays.

(*) Le Retour au silence de Mouloud Achour, Casbah Éditions, Alger, 2011, 207 pages.

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