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DIEU N'HABITE PAS LA HAVANE DE YASMINA KHADRA

Le souffle de l'Enchanteur enchanté

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Dieu n'habite pas La Havane de Yasmina KhadraDieu n'habite pas La Havane de Yasmina Khadra

comment lire - ou surtout comment ne pas lire! - ce nouveau roman où l'amour donné transcende en une irrésistible communion l'homme et la nature et les réconcilie dans une logique vérité plus étrange que la fiction?...

Pour inventer, il faut souvent, dit-on, penser à côté. Pour sortir des sentiers battus, pour surprendre, pour émerveiller, pour faire apprendre ce qui n'existe pas pour certains, pour beaucoup, et qui pourtant existe, il suffit de se servir de ses cinq sens, - du moins ce dont je suis convaincu en lisant le nouveau roman Dieu n'habite pas La Havane (*) de Yasmina Khadra. Encore une fois, et avec quelle vertueuse émotion, ce romancier algérien, nous raconte le souffle enchanteur du destin qui a créé la «légende» de «Habana», prénom de la fille - jeune et belle - d'un «presque dieu», d'un «demi-dieu», nommé Habaguanex, chef de la tribu qui contrôlait la région, à l'arrivée des conquistadors espagnols dans l'île de Cuba au début du XVIe siècle... Et puis la Révolution cubaine, commencée en 1953, poursuivie en janvier 1959, épanouie par le Mouvement du 28 juillet dirigé par Fidel Castro et Che Guevara, a rétabli progressivement dans le bon sens, et l'histoire, et la culture, et la civilisation et la nature de ce peuple cubain épris de liberté, de justice et de fraternité universelle.

Une rêverie immédiate
De nos jours, La Havane, «cette métisse du Nouveau Monde», est dite «La Ville aux Mille Colonnes». Le visiteur y est toujours ravi à l'extrême par son architecture coloniale et ses vieux quartiers où l'artisanat, comme chez nous, exprime l'amour de la patrie. De plus, quant à nous, en 1967, l'amabilité gracieuse de ses populations, nous a profondément touchés. Nous avons été - nous, des Algériens écrivains (membres de l'Union des Écrivains Algériens; Mouloud Mammeri, Salah Kherfi et Kaddour M'Hamsadji), ainsi que des journalistes d'El Moudjahid - invités au Congrès culturel de La Havane (31 décembre 1967-11 janvier 1968). J'ai publié dans l'historique journal Granma, un poème écrit en français, traduit alors en espagnol Tercer-Mundo para la libertad. Ce poème a été repris en français dans El Moudjahid du 9 mars 1968, sous le titre Tiers-Monde pour la Liberté. À La Havane, nous avons été émerveillés par de nombreux sites d'arts, de culture et d'histoire dont Casa de la Musica, Castillo de los Tres Reves del Marco, Plaza de la Catédral, Plaza de la Revolution, Maison d'Hemingway, séance très discrète de la pratique de «la Santeria», issue du culte Vaudou,... Et, un jour de libre promenade dans la ville, sur un large boulevard au bord de la mer, nous avons été tout particulièrement fascinés par l'inattendue «Amirauté» avec sa longue jetée et son phare, globalement semblable à notre «Amirauté» d'Alger...
Aussi comprenons-nous cette annonce pleine de juste charme et de vérité de Yasmina Khadra faite à ses lecteurs le 21 avril 2016 dans «Chroniques algériennes»: «En juin 2014, je suis allé à Cuba, en repérages, pour les besoins d'un film dont j'ai écrit le scénario. La Havane m'a aussitôt ensorcelé. J'ai rencontré des «conjurateurs», des artistes chevronnés, assisté à une cérémonie vaudou, découvert une jeunesse formidable, dîné chez la grande comédienne Mirtha Ibarra et visité les recoins ombragés de Casa Blanca qui m'ont grandement inspiré. Mes nuits résonnaient de musique, mes rêves étaient habités de personnages fabuleux (Garcia Marquez, le Che, Hemingway - j'ai été dans le café où ce dernier avait ses habitudes). C'est dans un village perdu, du côté de Santa Fe, que le besoin de consacrer un roman à cette île mythique m'a étreint fortement. De retour de Cuba, je me suis mis aussitôt au travail. Comme happé par un souffle enchanteur.»
Incontestablement, ce travail d'écriture soignée et de rêverie immédiate a été un si grand plaisir pour Yasmina Khadra qu'il a tenu à le partager avec nous en nous proposant son nouveau roman Dieu n'habite pas La Havane. Voilà un titre qui dérange et même qui heurte certaines âmes soumises à l'excitation ordinaire que provoque en elles le plus simple mot qui soulève de fait une énigme que seule la force de l'esprit du lecteur pourrait dénouer. Et à l'évidence, ici, nous sommes à l'écart d'une des «Pensées diverses» de Montesquieu; c'est celle-ci: «Quand on court après l'esprit, on attrape la sottise.»
Là donc, dans «La Havane», des surprises, il y en a; elles nous sont présentées comme des bijoux et dans un écrin tout stylé par une plume agile et sûre, car l'auteur l'a trempée dans une source abondante qui, page après page de lecture totale, ne cesse de revivifier l'esprit du lecteur avec un immense profit pour lui. Sans aucun doute, l'éloge se mérite, mais, il faut le reconnaître définitivement, notre auteur aux oeuvres nourries de grands idéaux, à l'écriture multiple et dense, à l'intention constante d'éveiller les consciences, porte en lui, inclu dans ses récits ce que l'on ne peut appeler autre chose que l'Amour de l'Autre. Faudrait-il encore citer tous les titres de ses livres? La plupart des romans de Yasmina Khadra sont traduits en plus de 40 langues! Un grand nombre d'entre eux ont déjà servi le théâtre, le cinéma, et même la bande dessinée!... En chaque nouveau livre, Yasmina Khadra reste Yasmina Khadra, c'est-à-dire fidèle à ses principes dont le plus important est d'être lui-même, refusant les compromis et les artifices qui éloignent l'écrivain de la réalité humaine et par conséquent de son propre humanisme. L'épigraphe inscrite en tête du roman est fort significative de cette sensibilité. Elle est du «moine errant Bashô (1644-1694)», Matsuo Bashô, un poète japonais, la voici: «En vain sur une herbe / Elle essaya de se poser / Lourdement cette libellule.»
Non, je ne m'égare pas. L'écrivain enchanteur qui nous a offert tant de lectures enrichissantes, instructives, est tombé lui-même sous le charme de ses nouveaux personnages surgis à La Havane, capitale de Cuba, ce pays de La Révolution, l'ami de l'Algérie dans sa lutte de Libération nationale.

L'aventure humaine
Le roman Dieu n'habite pas La Havane développe un récit simple: l'aventure exceptionnelle d'un chanteur affable, familier, à la mode. C'est l'époque des soirées bruyantes de chants et de musique sous des lumières multicolores. Quel Cubain, quelle Cubaine ne venait pas alors dans les cabarets de La Havane et spécialement au «Café Buena Vesta», pour le voir, l'écouter chanter et danser avec jouissance? Le vrai nom de cet homme de cinquante-neuf ans et qui se raconte, est Juan Del Monte Jonava. Il a une voix claire et envoutante: «Dans le métier, précise-t-il, on me surnomme ´´Don Fuego´´. Il a encore cette confidence: «À l'époque, La Havane ne dessoûlait guère, les cabarets vibraient au rythme du cha-cha-cha, le mambo ensorcelait les noceurs, [...] La Havane était le paradis des gros bonnets de Floride, des ´´familles´´ de Baltimore,...» Il a ce fier aveu: «J'incarne mon propre rêve, pourtant je croque la vie à pleines dents sans en perdre une miette. [...] Je me suis éveillé à la joie de vivre dès l'âge de cinq ans, quant aux années qui précèdent, je ne m'en souviens pas - je suis certain qu'elles furent formidables puisque mes parents l'étaient.» Et puis, «Un soir, dans une salle archibondée, j'avais assisté à un concert d'El Barboro, l'inimitable Bonny Moré. Quel Choc!».
Puis, le régime castriste a beaucoup perdu de son lustre; gagnées par les privatisations, les nuits féériques pour des foules agglutinées dans les cabarets, s'estompent, disparaissent. Les temps sont changés. Diego n'est plus que le pâle souvenir d'une gloire rangée dans le passé. Il mène la vie nouvelle des Cubains «infortunés». Il est Juan del Monte Jonava, sans projet professionnel; il erre dans les rues et les quartiers, en quête de contrat de travail, en vain. Sa soeur le prend en charge, lui et sa famille. La société est décrite avec minutie et compassion et, ici et là, l'espérance se lève, malgré tout. Un jour, Juan rencontre une jeune femme «rousse et belle comme une flamme», arrivée désespérée de son village. Pris de compassion pour elle, il la présente à sa soeur. Jour après jour, il en tombe amoureux, malgré son grand âge. Il revit de tout son être. Peu à peu, il reprend goût à la vie, Mayensi devient la femme de sa vie. Mais si la vie est pleine de surprises, elle est pleine de mystères aussi, - Mayensi, qui est-elle au juste? L'amour, la musique, le chant, la danse, les cabarets reprennent, un rythme nouveau, fulgurant...Don Diego découvre une sorte de bonheur sacré, le seul qu'il va adorer. Don Diego redevient lui-même. Pourtant ce bonheur reste fragile, car son Amour, Mayensi, cette beauté fascinante n'est en quelque sorte qu'un leurre que le destin met souvent sur le chemin d'une vie tumultueuse jonchée d'obstacles divers. Tout est là, simple et tranquille, mais le pouvoir de cette aventure est long. La Miséricorde reste en attente d'une révélation que la conscience humaine, dans un sursaut plus magique venant de soi que divin. Dieu n'habite pas La Havane, est une image semblable à la figure de style... Yasmina Khadra utilise là une belle litote littéraire, il est urgent qu'elle devienne, grâce à cette lecture et relecture de ce roman une libre et intelligible flamme d'amour, une prière, la lumière, la flamme de vie de l'humanité...On peut dire «Amen», ça ne coûte pas cher et ça forme l'esprit: chacun est son propre juge. C'est en somme le message lancé ici à la jeunesse en quelque lieu qu'elle se trouve. Telle est aussi, me semble-t-il, la convention de l'art de Yasmina Khadra et, dans une certaine mesure, elle est exprimée par Don Fuego: «Maintenant que ces choses sont parvenues au bout d'elles-mêmes, je n'ai plus qu'à m'accommoder de ce que j'ai pu sauver, si maigre soit-il. L'aventure humaine est faite de hauts et de bas pour conférer du relief ce qui n'aura été que platitude. S'i l'existence n'était qu'un champ d'été, personne ne saurait combien la neige est belle en hiver. J'ai cru, j'ai aimé, puis le rideau est tombé. Le plus grand des sacrifices, et sans doute le plus légitime, est de tolérer ce que l'on ne peut empêcher, de continuer d'aimer la vie malgré tout.» Oui, «le talent venge de la déveine».
Le nouveau roman Dieu n'habite pas La Havane de Yasmina Khadra est «super!», comme disent les jeunes qui savent vraiment lire...

(*) dieu n'habite pas la havane de Yasmina Khadra
Casbah Éditions, Alger, 2016, 295 pages.

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