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Malek Haddad Un destin hors normes

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Il y a 90 ans, le 5 juillet 1927, naissait à Constantine, un homme qui se forgea un destin hors normes: Malek Haddad. Journaliste - il anima les pages culturelles d'An Nasr dans les années 1960 - écrivain aussi rare que ses contemporains Mouloud Mammeri et Kateb Yacine, poète, le jeune homme du faubourg Lamy [Emir Abdelkader] à El Kantara, n'a sans doute jamais pensé qu'il serait un jour l'un des grands écrivains francophones d'Algérie. Comment situer un homme dont l'optimisme - à la limite de la naïveté - le disputait à une lucidité aiguë? Aussi, peut-on, aujourd'hui, évoquer l'écrivain et le poète, sans revenir sur la version moins connue de l'auteur d'une «Clé pour ma ville»: un intellectuel - une rareté - aux mains calleuses? Contrairement à nombre d'écrivains, Malek Haddad est venu à l'écriture presque par effraction. En effet, il fit un chemin ardu avant d'être atteint du virus de l'intuition et de la rime. De fait, le poète constantinois est un homme complexe et atypique qui détonne quelque peu dans le monde de l'écriture et de la versification. Poète, l'homme était tourmenté, empruntant des chemins buissonniers, sinueux, pour trouver sa voie. En fait, l'itinéraire qui mena l'auteur de «Les zéros tournent en rond» a été à tout le moins baroque, qui prit le parcours escarpé et peu sûr du travail manuel dans sa longue quête de soi. Par choix et par conviction, plus que par bravade, l'homme pratiqua nombre de métiers, y compris celui d'ouvrier agricole, (en France, dans les années 1940). De fait, l'auteur de «L'élève et la leçon» s'est attaché à un parcours humain, à l'américaine, commençant au bas de l'échelle, pour atteindre à la force des poignées la position qui a été la sienne dans la société et dans le monde littéraire algérien. Malek Haddad, issu d'une grande famille d'enseignants constantinois, pouvait, à juste raison, ambitionner une toute autre place dans la société. Il fit le choix difficile de se remettre sciemment en question, partant de zéro pour se «construire» en tant qu'homme, en tant que créateur. Suivant le chemin balisé par la parenté, Malek Haddad fit des études, sinon brillantes, du moins réussies qui lui ouvrirent les portes de la fonction publique où il entra comme instituteur. Poste où il resta une courte période, décidant d'aller voir ailleurs ce qui se passe, entamant un long périple qui le mena en France et en Libye. En France, il fréquenta la faculté de droit d'Aix en Provence, avant d'abandonner rapidement le campus pour voir et tester autre chose. Délaissant donc les études universitaires, l'auteur de «Le Quai aux Fleurs ne répond plus» s'adonna, entre autres, au travail combien bucolique d'ouvrier agricole. Ces pérégrinations lui donnèrent, au détour d'un parcours, de faire route avec, comme compagnon de fugue, un certain Kateb Yacine, également natif de Constantine. Son exil voulu, le mena aussi dans les profondeurs du Fezzan libyen. Les nombreux métiers qu'il eut à pratiquer, lui donnèrent de regarder le monde avec une certaine indulgence, comme de relativiser les choses. Homme à l'ancienne, l'auteur de «Je t'offrirais une gazelle» était cependant en avance sur son temps, se faisant remarquer par son urbanité et le civisme d'un homme qui a tout vu. Le moins qui puisse être dit est que l'écrivain et poète constantinois en a payé le prix. Or, s'il y a bien un exil qui le blessa profondément, c'est bien sa non-maîtrise de la langue arabe, regrettant, amèrement son exclusion linguistique. Alors que son ami Kateb Yacine, professait volontiers que la langue française participait du «butin de guerre», Malek Haddad appréhendait autrement ce qu'il considérât comme un fardeau lourd à porter: son bannissement linguistique, ressentant son incapacité à écrire en arabe comme un drame personnel. En fait, Malek Haddad avait «mal au français» dans lequel il écrira cependant l'ensemble de son oeuvre. Affirmant toutefois: «Nous écrivons le français, nous n'écrivons pas en français» excluant que la langue puisse aliéner, qui, pour lui, reste un instrument technique pratique de communication. Et d'assurer: «L'école coloniale colonise l'âme (...) c'est insidieux, c'est profond (...). Chez nous, c'est vrai chaque fois qu'on a fait un bachelier, on a fait un français». De fait, Malek Haddad, qui n'a plus écrit depuis l'indépendance, eut ces mots définitifs: «Je suis moins séparé de ma patrie par la mer Méditerranée que par la langue française.» A l'instar de Mouloud Mammeri, Kateb Yacine, Mohammed Dib, Malek Haddad a été avalé par le carcan de l'exclusion. Or, plus que jamais, Malek Haddad - et son oeuvre - demeure d'actualité, qui contribua à l'émergence d'une culture nationale dégagée des tabous qui l'ont immobilisée - qui l'immobilisent encore en fait - ouverte sur l'universel.

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