Ennahda et l'héritage au féminin

En annonçant à la mi-août le prochain dépôt d'un projet de loi devant le Parlement rendant légale la parité hommes-femmes dans l'héritage, le président tunisien Beji Caïd Essebsi savait bien qu'il allait ouvrir la boite de Pandore. L'initiative, outre qu'elle est inédite dans tout le Monde arabe dès lors qu'elle déroge à une tradition inspirée par le Livre saint, est en porte-à-faux avec le droit islamique que la majorité des pays musulmans s'efforce d'appliquer avec une singulière détermination. Et pour cause, les Etats concernés ont l'intime conviction que, ce faisant, ils honorent ni plus ni moins l'héritage ancestral auquel sont farouchement attachés les peuples de la mythique Oumma. Et le peuple tunisien ne fait pas exception, comme l'a montré cette manifestation, composée majoritairement de femmes, à la faveur de laquelle la fine fleur de la gent féminine appartenant, il est vrai, au parti islamiste Ennahda a condamné non sans une grande virulence le projet de Caïd Essebsi.
Pourtant, la formation de Rached Ghannouchi, rompue dans l'art de faire prendre des vessies pour des lanternes, a apporté son «soutien» au président de manière indirecte, affirmant «laisser les portes ouvertes» aux électrices et aux électeurs quant à la consigne de vote pour laquelle le parti islamiste se dit, en même temps, «défenseur de l'égalité» et garant du respect du Coran. Cette position d'équilibriste n'est guère surprenante et ne constitue nullement une première. Quelques semaines auparavant, au plus fort du bras de fer entre le Premier ministre, Youcef Chahed et son «parent» Hafedh Caïd Essebsi, directeur exécutif du parti Nidaa Tounès, lors de la réunion des signataires de l'accord de Carthage, en juin dernier, au cours de laquelle le second nommé réclamait le limogeage du premier, appuyé par... Ennahda, on avait déjà pris la mesure du talent des dirigeants islamistes qui surfent avec beaucoup de grâce sur les divisions profondes de la société tunisienne.
Rendons-lui cette justice de reconnaître que, contrairement à bien d'autres formations intégristes, le parti tunisien d'inspiration islamiste Ennahdha a une grande propension à jouer la carte de la modernité pour mieux instiller sa doctrine primaire, tout comme son pendant marocain et c'est ce qui fait leur force tout en assurant leur réel ancrage dans la société. Le président Beji Caïd Essebsi, qui a fait ses écoles aux côtés du «Combattant suprême» Habib Bourguiba dont il fut plusieurs fois ministre, obéit, en même temps, à cette vision bourguibienne de changement contraint et forcé des traditions et des dogmes et à la démarche de ses alliés d'Ennahda qui enseignent l'art de marcher sur le fil du rasoir.
Abdelkrim Harouni, le président du majliss al choura, parlement interne d'Ennahda réuni dimanche dernier, a, à lui seul, résumé toute la dynamique et tout l'enjeu de cette magistrale affaire dont on voit bien qu'elle est menée en communion par les deux compères que sont le président tunisien et le président du parti islamiste majoritaire, convaincus l'un et l'autre de la nécessité de jouer de la harpe et du bâton au gré des circonstances. Quant à la position réelle d'Ennahda sur cette question de l'héritage au féminin, Dieu seul est en mesure de la cerner.