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Raouf Farah, spécialiste des questions de la migration, à l’expression

Faudra-t-il régulariser les migrants subsahariens ?

Dans l’interview qui suit, Raouf Farah, analyste politique, chercheur algérien, spécialiste des questions de la migration subsaharienne, revient en détail et décortique le phénomène pour les lecteurs de L’Expression.

Les migrants subsahariens sont désormais une réalité sociale de tous les jours en Algérie. On les voit et rencontre partout. Dans les gares, dans les rues, dans les marchés et les chantiers, ces derniers tentent tant bien que mal de s’intégrer à une dynamique économique difficile d’accès. Pour l’Organisation internationale des migrations (OIM), ils sont 50 000 à 75 000 migrants en situation irrégulière vivant en Algérie, mais 100 000 dont plus de 25 000 seulement à Tamanrasset, selon les autorités algériennes.
Dans les médias nationaux et surtout occidentaux, ils sont tantôt présentés comme de pauvres démunis, tantôt comme une source d’insécurité. Ils divisent l’opinion en Algérie comme en Europe touchée par cette migration via la Méditerranée. Pour plusieurs raisons, une large tendance penche plutôt pour la régularisation de leur présence en Algérie qui n’est pas seulement, comme on le croit, un pays de transit. Selon des statistiques de l’Organisation internationale pour les migrations, 42% des migrants en Algérie ne souhaitent pas aller en Europe, mais veulent y rester vivre et y travailler. Raouf Farah, analyste et chercheur sur les questions migratoires estime ce chiffre à 60% à Tamanrasset considérant que 65% de la mobilité dans la région subsaharienne sont transrégionaux et non pas transcontinentaux. Les partisans des opérations de rapatriement et ceux plaidant pour leur régularisation animent le débat.


L’Expression : Le sujet des migrations subsahariennes devient un vrai débat de société en Algérie. Néanmoins, il y a un vrai contraste entre les déclarations du gouvernement et de la société civile. On voudrait mieux comprendre la situation des migrations subsahariennes en Algérie. Pouvez-vous nous relater un peu la situation de ce phénomène en l’état actuel des choses ?
Raouf Farah : Les migrations dans l’espace sahélo-saharien sont loin d’être un phénomène nouveau. Même si le nombre de migrants a augmenté durant la dernière décennie à cause de l’insécurité, des conflits et des effets du changement climatique, la mobilité humaine est une réalité anthropologique et sociale ancienne. Depuis la chute du régime de Kadhafi (2011) et la guerre au Mali (2012), les itinéraires et la fréquence des migrations intrarégionales ont été fortement perturbés. En réaction à ces changements, l’Algérie a très vite adopté une approche « hyper» sécuritaire qui a perturbé les circuits migratoires vers l’Algérie, entraînant notamment l’émergence de réseaux de trafics humains. Avant 2011, il était relativement plus facile pour un Malien ou un Nigérien de traverser la frontière et trouver un petit emploi en Algérie. Comparativement à la dernière décennie, la vraie nouveauté réside dans le fait que les migrants subsahariens sont présents dans la partie nord du pays, avec une plus grande diversité de nationalité. Avant, les Subsahariens, majoritairement en situation irrégulière,venaient chercher du travail dans le Grand Sud, et un petit nombre habitaient dans les grandes villes du Nord. Aujourd’hui, c’est plus équilibré. Il y a environ 100 000 migrants en situation irrégulière en Algérie, dont plus au moins 40 000 personnes vivent dans les wilayas du Sud. La majorité des migrants ne souhaite pas partir en Europe, mais veut trouver des opportunités économiques en Algérie.
Si notre pays attire des migrants subsahariens, c’est parce que l’Algérie est une terre sûre et surtout pourvoyeuse d’emplois, même si les expulsions massives et les arrestations arbitraires en forte hausse depuis 2015 ont poussé des milliers à tenter de rejoindre l’Europe clandestinement. Ainsi, l’Algérie est aussi un pays avec une profondeur géographique et anthropologique dans l’espace sahélo-saharien. Il faut se rappeler que les villes algériennes de l’extrême Sud, comme Tamanrasset, Djanet ou Bordj Baji Mokhtar sont davantage tournées vers le sud que le nord.

Y a-t-il un lien entre les migrations subsahariennes vers l’Afrique du Nord et l’émigration clandestine à destination de la rive nord de la Méditerranée ?
La majorité de ceux qui prennent la mer depuis les côtes algériennes vers l’Europe sont des jeunes Algériens. Ils fuient la misère politique, sociale et économique. Une minorité de subsahariens tente de rejoindre l’Italie ou l’Espagne à partir de l’Algérie.
Cependant, la route dite de « l’ouest » de la Méditerranée – la route migratoire qui va des côtes marocaines et du nord-ouest de l’Algérie vers l’Espagne- est devenue la route la plus utilisée pour rejoindre l’Europe. Le nombre de migrants subsahariens qui tentent de rejoindre l’Europe par cette voie a sensiblement augmenté depuis 2016.

Dans vos précédentes interventions, vous aviez préconisé de considérer la migration comme un défi et non un problème. Pouvez-vous nous donner quelques pistes?
La première nécessité est de mettre en place une stratégie migratoire claire et cohérente qui doit considérer la migration comme un défi et une chance, s’appuyer sur des données scientifiques, et se construire en concertation avec l’ensemble des acteurs qui travaillent de près ou de loin sur la question migratoire. Pour cela, il faut changer le logiciel et compter sur une volonté politique forte, pour mettre en place les mécanismes et les politiques qui permettent à l’Algérie d’en tirer profit. Ces migrations nécessitent un accompagnement diplomatique fort par lequel l’Algérie pourra obtenir des gains politiques et économiques majeurs. Il y a toujours des opportunités. Nous pouvons mettre en place une politique migratoire pour des travailleurs saisonniers, qui cible des secteurs choisis par l’État, juste pour l’exemple.

Comment expliquez-vous ce retard, voire cette réticence du gouvernement algérien à accueillir ces migrants?
Je crois qu’il y a trois raisons possibles. Premièrement, le gouvernement algérien a peur de ce qu’on appelle l’effet de « l’appel de l’air » que générerait une souplesse sur cette question. En d’autres mots, si l’Algérie décide d’accueillir des migrants subsahariens, ceci attirerait des centaines de milliers d’autres migrants. Deuxièmement, le traitement de la question migratoire est vu sous le prisme de la question sécuritaire seulement. Elle n’est jamais traitée comme une opportunité diplomatique ou géopolitique. Et dernièrement, la gestion migratoire est un sujet secondaire du point de vue politique en Algérie tant et aussi longtemps que les partenaires européens sont satisfaits. Même si l’Algérie ne touche pas directement des dividendes en contrepartie de la sécurisation des frontières, elle utilise la question migratoire comme levier « réputationnel ».

Pouvez-vous nous en dire davantage sur l’évolution de ce phénomène à court et long terme?
Sous les effets conjugués de la pauvreté, de l’instabilité sécuritaire et surtout des changements climatiques dans l’espace sahélo-saharien, tout indique que la mobilité humaine et les migrations irrégulières augmenteront considérablement à moyen et long terme. L’Algérie restera une destination de prédilection pour les subsahariens, particulièrement les jeunes hommes en quête d’opportunités d’emploi, malgré les politiques très restrictives de l’État algérien. La militarisation de la question migratoire et la criminalisation de la mobilité humaine, sous la pression incandescente de l’Union européenne, vont entraîner des conséquences dramatiques sur la vie des communautés de la région. La criminalité organisée continuera de prospérer sur le dos de ces politiques et les migrants emprunteront des routes migratoires de plus en plus dangereuses, au péril de leur vie. La mobilité humaine est un enjeu de survie dans la région ; une réalité à laquelle aucun programme de contrôle des frontières ne pourra mettre fin.

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