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Ahmed Rouadja, professeur d’histoire et de sociologie politique, à L’Expression

«Gaïd Salah est résolu à en finir avec la corruption»

Ahmed Rouadja est professeur des Universités et directeur du Laboratoire d’étude historique, sociologique et des changements sociaux et économiques, à l’université de Msila. Dans cette interview, il analyse que «la lutte engagée contre la corruption et les corrompus me paraît un processus irréversible».

L’Expression : Quelle lecture faites-vous du dernier discours (lundi 17 juin, Ndlr) du chef d’état-major, Ahmed Gaïd Salah ?
Ahmed Rouadja : La lecture que j’en ai faite se résume comme suit : c’est que le chef d’état-major de l’ANP, Ahmed Gaïd Salah étant en accord total avec l’état-major de l’ANP, est résolu plus que jamais à en finir avec le système de corruption tentaculaire institué sciemment par le président congédié. Comme il le dit sans ambages dans son discours du 17 juin, la détermination à lutter de manière impitoyable, et sans répit, contre ce fléau qui se nomme lui-même corruption et corrompus n’est pas le fait d’un homme, fût-il très puissant, mais le fait de l’institution militaire dans son ensemble. Ce discours est « révolutionnaire » et témoigne d’une volonté de rupture d’avec les pratiques traditionnelles de gestion et de gouvernance de la politique et de l’économie nationales. La teneur de ce discours ne semble pas avoir été le résultat d’une improvisation qui aurait été imposée par les contingences politiques du moment, mais le fruit d’une longue réflexion conduite par un collectif d’hommes au sein de l’institution militaire, réflexion bien antérieure même au surgissement du sursaut national amorcé à partir du 22 février 2019. Faute d’un mot adéquat, je dirai que
« le soulèvement » populaire de février, pacifique et déterminé, a donné l’occasion à l’institution militaire, et en particulier à sa composante honnête et compétente, de sortir de son mutisme et de rompre avec un certain attentisme en déclarant la guerre à sa composante gangrenée non seulement par la corruption matérielle, mais aussi par la perversion morale et intellectuelle. Réceptive aux doléances populaires et à leurs cris d’indignation contre une justice vénale, servile et complètement soumise à un Exécutif corrompu et corrupteur, l’ANP s’est montrée pour la première fois depuis l’indépendance, solidaire du peuple dont elle est issue. Gaïd Salah, et donc l’état- major de l’ANP, ne mentent pas quand ils promettent de combattre la corruption et les corrompus tout en rétablissant la justice et le droit dans leur plénitude. Dans son dernier discours, Gaïd Salah dit clairement que «… la lutte contre la corruption n’admet aucune limite et qu’aucune exception ne sera faite à quiconque». Ce qui veut dire, en clair, que même l’entourage du chef d’état-major ne sera pas épargné pour autant dans le cas où il serait impliqué dans des affaires de corruption avérées. Il n’y a que les nostalgiques des généraux éradicateurs et de leurs valets de ministres et de chefs de partis corrompus et serviles qui puissent révoquer en doute la volonté de l’ANP exprimée par son chef d’affranchir «… l’Algérie du vice de la corruption et des corrupteurs avant la tenue de la prochaine élection présidentielle». Dialogue, lutte contre la corruption réforme radicale de la justice, et organisation d’élection présidentielle au plus vite, tels sont les maîtres-mots qui ont ponctué le discours du chef d’état-major de l’ANP.

Sur le plan politique, on remarque que le Hirak est toujours sans structures, la classe politique tente de s’organiser et l’armée, qui insiste sur un dialogue avec tous les acteurs, ne cède pas sur l’organisation d’une élection présidentielle ?
Le Hirak, c’est-à-dire le peuple en ces différentes composantes sociologiques et professionnelles, est toujours en état d’éveil permanent et, il le sera aussi longtemps que l’«Ancien Régime» n’aura pas cédé la place au «nouveau» qui n’en est qu’à ses premiers balbutiements…Mais ce Hirak combatif, politisé et jovial tout à la fois, ne s’est point donné de représentants pour la simple raison qu’il se méfie de «la manipulation» et cette méfiance provient de son expérience des partis politiques qu’il a toujours jugés, mais à juste titre, d’opportunistes et de «manipulateurs»-nés. Mais ce rejet de la représentation n’est pas, comme je l’ai écrit à maintes reprises, de bon augure. Il ne dessert pas la cause du Hirak, mais lui porte au contraire de graves préjudices. Car comment s’imposer sur la scène politique nationale et être reconnu sans se doter de mandataires auprès des autorités publiques ? Les 20 ou
25 millions du Hirak, rassemblés chaque vendredi dans les grands centres urbains, peuvent-ils se réunir autour d’une table pour négocier avec les représentants de l’Etat les modalités de la transition démocratique ? Quant à «la classe politique» que vous évoquez, elle n’existe pas en Algérie. Elle n’existe en vérité que sous la forme d’une organisation mercantile, commerciale ou sous la forme d’une entreprise tribale. Les partis d’opposition eux-mêmes sont des structures économiques sous couvert politique. Les politiques et la classe politique au sens noble du mot n’ont jamais existé en Algérie. Certains partis créés par l’ancien DRS dont certains se nomment eux-mêmes, paradoxalement «démocratiques», fonctionnent sur le mode mafieux. Inutiles dans ce cas de parler de classe politique quand il n’existe que des coteries et des chapelles dirigées par des sectes dogmatiques…
Le chef du commandement assure qu’il mènera une guerre ferme contre la corruption et veillera sur l’indépendance de la justice. Qu’en pensez-vous, notamment au regard des personnes arrêtées ?
Je l’ai dit et je le répète, la volonté affichée de lutter contre les racines de la corruption et des corrompus est bien réelle. Elle a donné d’ores et déjà des résultats probants, concrets. Le chef d’état–major, et l’ANP dans son ensemble, ont appris à leurs dépens que la paix sociale, la stabilité, la sécurité et l’indépendance économique et financière du pays ne sauraient être durablement assurées par un système politique fondé sur la corruption, la gabegie et l’incurie. La force brute censée être l’unique pa-
nacée pour gouverner et faire taire les voix multiples, plurielles, d’une nation comme celle de l’Algérie, et sur laquelle l’ancien régime comptait pour durer, n’est plus de mise. Une nouvelle ANP avec une nouvelle mentalité se fait jour. La dictature à la Sissi n’a pas de place en Algérie. La lutte engagée contre la corruption et les corrompus me paraît un processus irréversible. Elle est voulue, désirée et résulte d’une réelle volonté politique sans précédent. L’Armée, sur ce point, semble en phase totale avec le peuple qui brûle d’en finir avec les corrompus. Chose inédite : l’ANP, par la voix de son chef Gaïd Salah, dénonce et reconnaît pour la première fois, dans les annales de l’Algérie indépendante, que la justice algérienne a été faite, taillée et ajustée à la mesure des ambitions des corrompus de tous acabits. C’est en ce sens que le chef d’état-major de l’ANP abonde : «Il apparaît clair aujourd’hui, dit-il, au peuple algérien, à travers tous ces dossiers présentés devant la justice qu’il a été procédé par le passé et de manière délibérée, à la mise en place des conditions propices à la pratique de la corruption. Il apparaît également à travers cela que ce qu’on appelait à l’époque réforme de la justice, n’était malheureusement que des paroles en l’air et des réformes creuses qui, bien au contraire, ont encouragé les corrompus à persister dans leurs méfaits et ont été parrainés pour empiéter [sur] les droits du peuple et enfreindre les lois, délibérément sans crainte et sans aucune conscience.» Compte tenu de ces révélations, mais aussi de cette volonté nettement affichée de dénoncer à la face du monde les méfaits de la justice des «coups de fil» et des pressions de l’Exécutif sur Le législatif et le judiciaire, il est permis de dire sans crainte d’erreur que l’institution militaire manifeste une réelle volonté de redonner à cette justice sinistrée, l’indépendance et la dignité qui lui ont toujours manqué. Quant aux personnalités arrêtées et placées en détention provisoire pour faits, de corruption prouvés, il est clair que je suis pour, à condition que leurs jugements soient conformes aux procédures légales, qu’ils soient justes et équitables.

A votre avis, les dernières arrestations, vont-elles satisfaire le peuple ?
On en jubile. On exulte même. On se réjouit. Beaucoup pensent avoir pris leur revanche contre les injustes et les corrompus. Gaïd Salah devient, pour certains, une sorte de «Héros national», un correcteur des inégalités et un rédempteur. Mais pour d’autres, en revanche, il fait partie de l’«ancien système» et devrait «dégager» lui aussi. Mais ceux-là deviennent de plus en plus minoritaires à mesure que le rouleau compresseur fait tomber des têtes et envoie d’autres à la maison d’arrêt d’El Harrach… Mais les extrémistes n’y croient pas. Pour eux, c’est du bluff. Les extrémistes, il en existe en Algérie : ils se trouvent aussi bien parmi les intégristes, purs et durs, que parmi les pseudo-démocrates et laïcs, qui n’entendent pourtant goutte à la démocratie, mais qui s’en gargarisent… Ceux-là, ils sont sceptiques et ne croient qu’à leur lubie idéaliste…

Quelle interprétation politique donnez-vous à toutes ces arrestations?
Elles s’interprètent comme une triple réaction politique au sens plein du mot. La première contre les conspirateurs cornaqués par l’ex-général du DRS, Mohamed Mediène, alias Toufik, qui voulaient se ressaisir des rênes du pouvoir qu’ils ont perdu. Cette clique, on le sait, tirait sa force principale des réseaux économiques mafieux dirigés par des ministres et des hommes de paille sans scrupules. Cette clique comprenait des chefs de partis politiques et des organisations satellites comme l’Ugta dont le chef, Sidi Saïd, passe pour être l’incarnation fidèle de la corruption sans fard. Il a toujours constitué le soutien principal du DRS dont le rôle n’a jamais été la défense et la sécurité du pays, mais celui de la chasse aux sorcières… La seconde réaction est celle du peuple dont le ras-le-bol contre ce système corrompu l’a conduit à la désobéissance civile, mais pacifique et résolue. La troisième s’explique par la prise de conscience de l’armée, et notamment de sa fine fleur, composée d’officiers supérieurs, jeunes, instruits, compétents et jamais ou peu mêlés à la corruption, de l’impérieuse nécessité de refonte de l’Etat, dont la justice et la lutte contre la corruption figurent en tête de leurs préoccupations…

Peut-on réellement éradiquer la corruption rien que par des actions en justice ?
On ne peut, dans aucun pays du monde, éradiquer la corruption. Pourrait-on, tout au plus, la réduire de façon drastique. Dans un Etat de droit où l’économie est régie par des mécanismes rationnels fondés sur l’effort, la production, la concurrence et la compétition, etc. où la compétence chasse sans cesse l’incurie et le népotisme, la corruption se trouve non seulement réduite en une peau de chagrin, mais toujours compensée par une efficience économique. Or, en Algérie, la corruption rime avec incompétence, et le pillage des richesses nationales par une poignée d’aigrefins rime avec la loi de la jungle… Mais une volonté politique, combinée à une justice indépendante, ne manquera pas de limiter considérablement les méfaits de la corruption et dissuadera les corrompus d’agir à leur guise, impunément, comme ils l’ont fait jusqu’à présent.
Ce qui est sûr, c’est qu’une prise de conscience de la gravité de la corruption a été enregistrée par l’institution militaire actuelle qui ne cache pas sa volonté de venir à bout de ses promoteurs qui ont perdu jusqu’au dernier lambeau de leur conscience, le sens de la dignité et du patriotisme. Gaïd Salah explique à sa manière cette honteuse abdication de l’honneur national par ceux-là mêmes qui prétendaient être plus nationalistes que le nationalisme lui-même : « Ce qui paraît étrange, dit-il, c’est que la gravité des dossiers présentés devant la justice aujourd’hui démontre que les concernés par ces dossiers ont perdu tous les attributs de l’engagement et les exigences de la responsabilité, du fait de la mise à profit de leurs fonctions, leur influence et leur pouvoir pour transgresser les lois et enfreindre leurs limites et leurs règles. Cette gestion illégale a permis de créer des projets stériles et sans intérêts réels pour l’économie nationale. Ils ont été octroyés de manière sélective, et à des montants astronomiques sous forme de crédits, ce qui a perturbé la cadence du développement en Algérie. Ces pratiques viciées et immorales sont en parfaite contradiction avec la teneur des discours hypocrites de ceux qui les tenaient.» Le constat est implacable. C’est ce constat qui a poussé l’état-major et son chef à donner un blanc-seing à la justice afin de «traiter les lourds dossiers de corruption et mener ses missions à terme», qui sont «un devoir national dont l’institution militaire ressent, devant Allah, l’Histoire et le peuple, l’impératif d’accomplir, quelles que soient les circonstances.» Révoquer en doute de telles déclarations revient à faire preuve de scepticisme et de manque de confiance dans l’ANP qui, pour la première fois de notre histoire, fait chorus avec le peuple révolté contre la Hogra et la corruption, ces deux sources fondamentales du mal-être de la nation algérienne...

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