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CHRISTIAN ECKERT, DÉPUTÉ PS ET ANCIEN SECRÉTAIRE D'ÉTAT AU BUDGET, À L'EXPRESSION

"On ne sait plus à quel niveau est gérée la crise"

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L'Expression: Ne trouvez-vous pas que la gestion du mouvement des Gilets jaunes, par le gouvernement, a été moins politique que policière?
Christian Eckert:
Dans un premier temps, ce Gouvernement a certainement sous-estimé l'ampleur du mouvement et a parié sur son délitement. Rapidement confronté à la présence de casseurs, il a du développer des moyens très importants pour tenter de contenir les débordements. Le mouvement étant peu ou pas structuré, la difficulté des forces de l'ordre est apparue au grand jour. La réponse politique est venue avec deux défauts majeurs: trop tardive et trop partielle. Répéter pendant deux semaines à l'envi que l'on entend et que l'on garde le cap, c'est provoquer. Bricoler ensuite en urgence des mesures complexes et forcément partielles en promettant un débat national, mais délocalisé, c'est mal perçu et forcément décevant.

Comment expliquer les revirements du gouvernement, revenant sur une partie des concessions annoncées par le président Macron avant de les rétablir quelques heures plus tard? N'y a-t-il pas un désaccord entre le président et son Premier ministre?
On ne sait plus à quel niveau est gérée la crise. Le Premier ministre a été mis dans un rôle de fusible, mais le Président ressort de son palais périodiquement pour ne pas donner l'impression d'isolement. Avant les allers-retours sur les concessions, il y avait eu aussi l'épisode du gel, report ou annulation des taxes sur les carburants. Mais je pense qu'au fond la connivence entre Edouard Philippe et le Président est profonde. Il peut y avoir des nuances sur le timing, sur l'habillage ou sur la méthode. Mais la politique conduite est parfaitement en accord: libéralisme, élitisme et concentration des richesses. En résumé, une politique clairement marquée à droite. Le pragmatisme et le besoin de bouc émissaire pourra un jour conduire à évincer le Premier Ministre, mais pas sur la base de désaccords de fond.

Une refonte institutionnelle n'est-elle pas nécessaire dans le sens d'une plus large participation des citoyens? Le mouvement des «Gilets jaunes» semble montrer un fossé entre le peuple et les formes d'organisation politique et syndicale traditionnelles?
Fossé peut-être pas, mais en tout cas rupture sans nul doute. Cette rupture n'est sans doute pas le fait du seul Président jupitérien, mais il en porte une grosse part de responsabilité: s'appuyer sur le ni droite ni gauche, parler d'un nouveau monde comme si l'ancien n'avait eu que des défauts, dénigrer les partis traditionnels (et les corps intermédiaires) en organisant un parti fantôme qui ne débat pas et se résume à un club de supporters, dire que «la France est de retour» comme si elle était partie avant lui, provoquer (en frisant l'insulte) les français modestes à coups de phrases méprisantes... Autant de raisons pour que les citoyens ordinaires se détachent d'abord de la personne qui incarne la Fonction politique et dans un deuxième temps de la fonction elle-même! Une réforme institutionnelle est donc maintenant devenue une attente réelle, même si chacun devrait savoir qu'elle ne transformera pas sa vie quotidienne. Mais réformer les institutions en période de crise est rarement sain et productif.

En allant à l'encontre des recommandations de Bruxelles, en creusant le déficit budgétaire, et plus largement en raison de son affaiblissement par la crise induite par le mouvement des «Gilets jaunes», Emmanuel Macron ne risque-t-il pas de perdre sa crédibilité et renoncer à son ambition de devenir le nouveau leader de l'Europe, notamment avec le retrait d'Angela Merkel?
La crédibilité du Président en matière internationale a été un feu de paille qui n'a pas ému les connaisseurs et n'a trompé que les journalistes flatteurs. Ses relations avec Donald Trump ont été sur-jouées, comme celles avec d'autres dirigeants. Trump n'a pas attendu la crise des Gilets jaunes pour s'assoir sur son «nouvel ami» et mépriser l'Europe. Mais c'est en Europe que les dégâts seront importants si rien ne change: les mouvements proches d'extrême droite progressent partout et surfent sur l'incapacité des dirigeants à résoudre les crises. Macron a fait illusion quelques mois, mais a eu des positions ambigües comme par exemple sur l'accueil des migrants. La France avait retrouvé du crédit en rétablissant ses comptes publics. Le bricolage budgétaire de ces derniers jours aura sûrement le regard bienveillant des instances européennes compte tenu de leur déliquescence actuelle. Mais les autres pays ne seront pas dupes.

Aujourd'hui, le mouvement des «Gilets jaunes» sort des frontières françaises. Il est en Belgique, en Angleterre, en Italie, en Allemagne et même en Serbie... Cela ne rappelle-t-il pas le Printemps arabe, les révolutions de couleurs en Europe de l'Est et est-ce le tour de l'Occident?
La comparaison est osée, mais n'est pas insensée. Il n'est pas anormal que des pays rassemblés dans une union économique connaissent des réactions populaires comparables. Pour autant, il me semble que la possibilité et la tradition d'expressions démocratiques en Europe devraient éviter les «révolutions» populaires et violentes. Encore faudrait-il que la démocratie européenne soit lisible: une commission à connotation technocratique, un Parlement dont le rôle apparait comme incertain (c'est un euphémisme...), des règles comme l'unanimité sur des sujets essentiels (la fiscalité)... Rien de cela n'encourage à faire confiance aux institutions! Là aussi, réformer des institutions en urgence sera sans doute un exercice difficile. Surtout que des traités existent et ne se changent pas sans en référer aux peuples!

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