LES RUSSES PLACENT HAUT LA BARRE DURANT LE MONDIAL 2018

"On veut gagner la crédibilité du monde"


Si dans les rues de Moscou on ne sent pas la fièvre d'un événement sportif planétaire qui s'ouvrira dans quelques jours, la place Rouge en revanche, grouille de touristes iraniens, chinois et japonais. Il y a comme une communion, une soif des Russes à dire à la face du monde «voilà ce que nous sommes, regardez-nous!». Cette communion irrigue les têtes juvéniles que nous avons rencontrées à Moscou le temps d'un forum.

19h, Moscou. Il fait encore jour en ce début du mois de juin exceptionnellement frais. La place Rouge grouille de monde à une semaine du début de la Coupe du monde de football. Les touristes s'y rendant pour assouvir leur curiosité sur cette place mythique sont bousculés par les citoyens qui écument les stands où est organisé un Salon du livre. Deux Algériens décident d'immortaliser leur rencontre sur ce lieu chargé d'histoire. «Astenna, astenna, (attends, attends, Ndlr), je vais demander à ce monsieur de nous prendre en photo», dit le professeur Hocine Bensaad à son ami avant de s'adresser, dans un russe parfait, à un monsieur accompagné de sa femme et de son enfant. Le type sourit et confie: «Je suis Algérien moi aussi, plus précisément de Sétif.» Il ajoute: «En 1980 j'ai entamé mes études de géologie à l'université de Sétif, ensuite je suis venu obtenir un diplôme de géodésiste ici en Russie.» A ces mots, le professeur Bensaad, sursaute, «oh lala! C'est moi qui était le recteur de l'université de Sétif en 1980!», et le flash fige pour la postérité les deux visages bruns sur la place Rouge. Les deux Algériens poursuivent leur marche sur le pavé. Pas de fanions, pas de supporters défilant en boucle brandissant les drapeaux de leurs pays. Rien ou presque n'indique que Moscou va accueillir dans moins d'une semaine un événement sportif planétaire. On est loin des nuits sans fin où des supporters dopés aux rasades de vodka survoltent l'ambiance de cette ville froide. Le parfum du monde n'y est pas. Sauf peut-être au niveau des contrôles de sécurité. Des portiques sont installés au niveau des grands magasins et les lieux publics les plus fréquentés.
A l'entrée de la place Rouge, côté Musée de l'histoire, des policiers aux aguets filtrent les touristes, le même dispositif est installé à l'autre bout de la place, à la descente qui surplombe la tour Spaski. «Pour la circonstance, les policiers qui sont en faction au niveau des portiques sont tenus de maîtriser la langue anglaise», indique le professeur Bensaad, qui a déclaré sa flamme à la ville de Moscou depuis le début des années 1960.
«Il y a même une section de policiers avec des brassards, spécialement formés pour guider et orienter et surtout protéger les touristes durant cet événement», ajoute Bensaad. Un million de touristes supplémentaires sont attendus pendant cette Coupe du monde et la Russie qui a beaucoup investi pour ce grand évènement sportif attend un retour sur investissement. Réalistes, les Russes ne se font pas d'illusions.

Ce que nous dirons au monde
Ils savent qu'il est quasiment impossible pour leur équipe de gagner le trophée. Ils ne se résignent pas pour autant: à défaut de gagner la Coupe du monde, ils veulent gagner la...crédibilité du monde. Les Russes qu'on a rencontrés à Moscou le disent d'ailleurs avec panache et beaucoup d'assurance. Ivan Maslov trouve dans cet événement «une opportunité de montrer notre culture aux autres peuples du monde, de prouver notre accueil chaleureux et démontrer que la Russie n'est pas nécessairement ce qui s'écrit souvent dans les médias occidentaux». Ce jeune à l'intelligence aiguë estime que «c'est également une bonne opportunité pour les étudiants d'exercer leurs capacités dans les différentes langues étrangères de personnes qui viendront en Russie à l'occasion de cet événement sportif. Ce sont des stages pratiques de valeur inestimable et en plus ils sont gratuits: que demande le peuple?». Antonio Grablin est lui aussi enthousiaste: «Pour montrer au monde la richesse culturelle de notre pays» et décline toute l'hospitalité de «la Russie qui va accueillir ses hôtes avec un grand plaisir pour les aider à détruire par eux -mêmes les stéréotypes sur notre pays». Cet étudiant en management veut surtout établir des liens personnels et communiquer avec toutes ces personnes qui se rendront à sa ville. «La Russie n'est pas seulement Moscou ou Saint-Pétersbourg. Il existe d'autres villes toutes aussi belles et chargées d'histoire. Elles sont en fait, au nombre de 10 qui vont accueillir des matchs de ce Mondial», dit Aleksen Bychkov directeur de projet à l'Institut d'études stratégiques à Moscou. Il cite à titre d'exemple la belle ville de Saransk où réside l'acteur Gérard Depardieu «Voilà pourquoi la géographie de ce championnat mondial est importante et large. Après tout, nous voulons prouver que notre peuple est ouvert et accueillant» clame-t-il avec cette fierté bien propre aux Russes. «C'est très important, surtout en ces moments où l'image de la Russie n'est pas très bonne de par le monde. Ensuite, il y a aussi le spectacle footbalistique et bien évidemment on va supporter notre équipe en toutes circonstances», ajoute Aleksen.

Il était une fois Lev Yachine...
Ekatarina Lazareva lui emboîte le pas et estime que «c'est une bonne opportunité pour la Russie au plan économique. Cela aide à développer les infrastructures dans plusieurs villes du pays». Elle trouve que «c'est aussi un grand événement culturel du moment qu'il y a aura de nombreux touristes étrangers d'où l'opportunité de faire connaître notre culture au monde et de prendre contact avec d'autres». Pragmatique, elle trouve aussi que la Coupe du monde «permet de créer des postes d'emplois surtout pour ceux qui parlent les langues étrangères». «J'attends cette Coupe du monde avec impatience. Je vais y travailler comme guide pour les journalistes mexicains. Nous sommes prêts pour organiser l'événement haut la main» affirme enthousiaste, Rusanna Malikova, étudiante volontaire durant cette joute footbalistique. Michel Savin, juriste et économiste ne se fait pas de doute lui aussi: «La seule chose qu'on va gagner est que notre équipe va améliorer son score dans le classement de la FIFA.» Savin apprécie Cristiano Ronaldo et Zidane, mais il est profondément nostalgique des anciens temps. Ce septuagénaire adore Lev Yachine. Icône du football des années 60, le portier soviétique a toujours ses admirateurs. «Il reste à ce jour le seul gardien de but à avoir remporté le Ballon d'or. On le surnommait l'araignée noire, Yachine était tout une légende parmi les légendes, tant par son style que ses performances dans la cage.» A contresens des événements, Sabina Chabozova, pour sa part, n'aime pas le football. Elle trouve insensé et même hilarant que des jeunes, athlétiques, bien bâtis, courent, courent dernière un cuir gonflé (sic). Disons que c'est trop demandé à une blonde d'aimer le football!. Soit, mais Sabina a ses arguments. Pour elle, il y a trop de dépenses pour un événement pareil: «La Russie qui traverse de sérieuses difficultés économiques aurait mieux fait d'engager tout cet argent dans d'autres secteurs autrement plus rentables», avec un rictus révélateur, elle avoue: «A vrai dire je voulais participer en tant que volontaire, mais je n'ai pas été retenue par le comité d'organisation car je m'y suis prise en retard» et voilà qui explique le dépit de la belle Sabina. Mais ce sont les grandes vacances d'été, l'occasion sera propice pour apprendre les langues et se frotter à d'autres cultures venues d'ailleurs», se console-t-elle. Ainsi, dans les rues de Moscou l'événement n'y paraît pas, on ne sent pas la fièvre d'un événement sportif planétaire qui s'ouvrira dans quelques jours. Aucune affiche, aucun drapeau n'est fixé par exemple dans le coeur battant de la Russie, la place Rouge. Elle grouille plutôt de touristes. En réalité, les préparatifs sont d'ordre psychologique et organisationnel. Il y a une communion, une soif des Russes à dire à la face du monde, voilà ce que nous sommes, regardez-nous...!
Cette communion irrigue les têtes juvéniles que nous avons rencontrées à Moscou le temps d'un forum. Mais ne vous en faites pas. Dès l'arrivée des premiers supporters, Moscou va se métamorphoser et son centre-ville se transformera en un domaine magique où la joie et l'insouciance régneront sans partage pendant toute la durée du Mondial.

Parole d'un jeune Russe
Ivan Maslov*

Plus que quelques jours, voire quelques heures pour un des événements les plus importants de l'année pour la Russie - la Coupe du monde. Mais que signifie-t-elle pour nous les Russes? Comment s'y prépare-t-on? Quelles espérances sont placées en ce championnat? Je tâcherai de faire la lumière sur ces questions-là. La Coupe du monde de football est une compétition masculine, organisée par la Fifa, qui réunit les 32 meilleures sélections nationales. Du 14 juin au 15 juillet 2018, sa 21e édition se déroulera pour la première fois en Russie. Les matchs de ce championnat auront lieu dans 11 villes du pays, qui représentent 10 régions différentes. Pour mieux comprendre l'échelle géographique de cet événement, il faut noter qu'il aura lieu en Europe et en Asie en même temps. La distance directe entre la ville la plus occidentale - Kaliningrad, et celle la plus orientale - Iekaterinbourg, est 2 483 kilomètres. C'est la même distance qu'entre Moscou et Paris, et tout dans le même pays! Alors, les étrangers qui viendront en Russie auront une possibilité de mieux connaître notre nation, voir toute la diversité culturelle incroyable qui existe chez nous et remettre en question les stéréotypes sur la Russie, qui existent aujourd'hui. Quant aux stéréotypes, il y en a vraiment beaucoup.
L'image négative de notre pays est souvent imposée par les médias et la culture de masse étrangers, qui sont utilisés comme un instrument de la lutte politique. Les tensions avec l'EU et les États-Unis et les sanctions économiques ne font qu'aggraver la situation dans laquelle notre pays se trouve de nos jours. Et dans cette atmosphère tendue, il est extrêmement important de montrer à tout le monde que la Russie n'est pas un monstre qui terrifie la planète avec une bombe atomique et une Kalachnikov. Pour que les touristes qui viennent à la Coupe du monde comprennent que c'est un pays moderne avec des gens très ouverts et hospitaliers. De même, c'est bien connu, que quand on fait du sport, on se réunit et devient une grande famille. Alors, de ce point de vue, le Championnat du monde peut devenir un moteur d'amélioration des relations entre la Russie et d'autres pays. Pourtant, il y a le revers de la médaille. L'organisation d'un événement si grand est chargé d'une haute responsabilité. Et c'est bien évident que chaque faute coûtera très cher. Voilà pourquoi notre gouvernement fait tout pour organiser cette Coupe du monde du mieux possible. Tous les stades ont été reconstruits selon les derniers standards de la Fifa; on a amélioré l'infrastructure des villes qui accueillent ce championnat; les services de sécurité se sont bien préparés pour des risques majeurs; les cartes des villes et de métro ont été traduites en anglais et beaucoup d'autres mesures ont été prises. Maintenant il semble que tout le pays se soit figé en attendant avec impatience le 14 juin qui arrivera très vite. Mais, avant tout, la Coupe du monde reste une véritable fête du football, qui favorise le développement du sport et attire l'attention des millions de gens qui aiment ce jeu. En Russie, le football est le sport numéro un depuis les années 1930, et maintenant, il y existe 99 clubs professionnels. Il est fort populaire entre les personnes de tous âges. Voilà pourquoi on est très heureux d'avoir une opportunité de voir jouer les meilleurs footballeurs du monde en vrai. Et, bien sûr, nous n'attendons que la victoire de la part de notre équipe nationale.
*Etudiant en relations internationales