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Ahmed Rouadjia, Professeur d’histoire contemporaine, à l’Expression

«Le bourreau et la victime n’ont pas la même mémoire»

Rencontré au centre des archives françaises à Vincennes, le professeur Ahmed Rouadjia semblait contrarié par une certaine sélectivité tacite dans l'accès aux archives: les historiens français ont plus de facilités d'accéder à certaines archives «confidentielles» ou privées, ce qui n'est pas le cas de leurs homologues algériens. Ahmed Rouadjia est professeur d'histoire contemporaine à l'université Mohamed Boudiaf de M'sila. Il est également directeur du Laboratoire d'études historiques, sociologiques et des changements socio-économiques.

L'Expression: En votre qualité de professeur d'histoire, quelle explication donnez-vous à cette attraction et répulsion des mémoires algéro-françaises?
Ahmed Rouadjia: Il ne s'agit pas d'une attraction-répulsion, terme qui s'applique bien au couple franco-algérien du point de vue «amour passionnel», mais point à la mémoire qui, elle, touche à la question des «souvenirs» et à l'identité nationale des deux pays. On a affaire ici à une surenchère mémorielle où chacun s'efforce de faire valoir certaines valeurs morales et éthiques rattachées à sa propre histoire. Les Français prétendent que tout ce qu'ils ont fait tout le long de leur présence dominatrice en Algérie relève d'actes «civilisateurs» et que s'il y avait effectivement des «massacres» ici et là, ça relevait plus de «bavures» commises par des individus isolés ne représentant qu'eux-mêmes, et non «l'ordre civilisé» institué par la France. De plus, on prétend que la France avait eu, elle aussi, ses victimes en Algérie et qui doivent bénéficier du «devoir de mémoire» de la même manière que les «victimes» algériennes des différentes périodes de l'histoire coloniale. C'est dans ce sens que s'entend et se lit le fameux rapport de Benjamin Stora sur la mémoire, et qui met dans le même panier toutes les victimes de la guerre d'Algérie: pieds-noirs, harkis, tortionnaires français, torturés et massacrés, musulmans, juifs naturalisés français au terme du décret Crémieux et dont beaucoup avaient pris fait et cause pour la colonisation au grand dam de leurs frères musulmans d'Algérie...

Réserver l'accès et l'ouverture des archives uniquement aux historiens composant la commission mixte d'historiens algéro-français, tout en excluant les autres catégories en l'occurrence les étudiants en histoire, les journalistes, les chercheurs, ne constitue-t-il pas un mauvais départ pour l'écriture d'un récit mémoriel et historique des deux pays?
Les archives ne sont pas toutes ouvertes, et moi qui fréquente assidûment ces lieux d'archives, je n'arrive pas toujours à accéder à certaines d'entre elles du fait qu'elles ne sont pas «communicables». Elles sont encore frappées du sceau du secret. Par ailleurs, si certains historiens français ont beaucoup plus de facilité d'accéder à certaines archives «confidentielles» ou privées, tel n'est pas le cas de leurs homologues algériens réduits à glaner des bribes d'informations sur certains sites Internet...Quant à la commission mixte d'historiens, elle n'existe en vérité que dans les discours tenus lors des cérémonies officielles et des rencontres bilatérales. Si côté français, il existe des historiens qui savent réfléchir et rédiger un texte cohérent sur les mémoires, côté algérien, il n'est fait appel qu'à des fonctionnaires auto-proclamés «historiens» de la Révolution ou de la Mémoire. Certes, l'Algérie ne manque pas d'historiens de métiers, compétents et autant capables que leurs pairs français de produire des réflexions ayant un sens sur les questions de la mémoire et de l'histoire.
Le problème qui se pose ne tient donc pas au déficit d'historiens de métier. Il se pose au niveau de la nature de la commission mixte projetée et de la mission qui lui est impartie, et qui se révèle être chargée d'ambiguïtés. Car, comment peut-on réconcilier deux mémoires irréconciliables? En d'autres termes, comment réduire au même dénominateur commun la mémoire des victimes (algériennes) d'avec la mémoire de leurs bourreaux (la soldatesque coloniale et ses auxiliaires, colons, et harkis)?

Comment faire pour que cette commission soit autonome des pouvoirs politiques? Ne doit-elle pas être choisie par les historiens des deux pays autrement par exemple?
À supposer que celle-ci existe, ce qui est loin d'être le cas, elle ne saurait agir sans le bon vouloir des pouvoirs politiques pour qui l'histoire et la mémoire doivent être avant tout le reflet plus ou moins fidèle de l'État-Nation. Il est même des historiens qui aliènent leur indépendance pour se mettre au service d'une mémoire et d'une histoire toutes officielles. Par ailleurs, comment réunir les historiens des deux pays, alors que la mémoire et l'histoire de chacun d'eux ne sont point équivalentes?
Que doivent-ils écrire au juste? Que les souvenirs et les blessures infligées et reçues par les deux parties au cours de l'histoire sont identiques, et c'est cette «identité» ou «équivalence» qui devrait les réconcilier au nom de je ne sais quel principe?

Le débat et les tensions politiques opposant de temps à autre Alger et Paris n'auront-ils pas une influence sur le travail des historiens des deux côtés?
Inutile de parler d' «un travail des historiens» qui n'existe pas et qui n'existera jamais entre les deux pays pour les raisons que j'ai invoquées ci-dessus. Confier, côté algérien, à des hommes qui ne sont ni des historiens de métier ni archivistes de profession, la question de la mémoire, c'est promouvoir le dilettantisme au détriment de la compétence et de l'intelligence. Au moins la partie française a-t-elle confié sans rougir une telle mission à un historien de métier en la personne de Benjamin Stora...

Travailler uniquement sur les archives étatiques officielles suffit-il pour réconcilier les mémoires?
Que ces historiens travaillent sur des archives «officielles» ou «privées», cela ne change en rien le fond du problème qui est celui de l'antagonisme qui oppose les deux pays non seulement sur le plan de la mémoire, mais qui touche aussi un ensemble de niveaux: politique, économique, diplomatique, etc. La mémoire mise en avant par les deux parties n'est qu'une partie infime des contentieux qui les opposent depuis l'indépendance et qui n'ont pas trouvé à ce jour la solution convenable....

Vous dites que certains historiens français ont beaucoup plus de facilité d'accéder à certaines archives «confidentielles» ou privées, tel n'est pas le cas de leurs homologues algériens réduits à glaner des bribes d'informations sur certains sites Internet. Pourriez-vous nous préciser ce que vous entendez par ce propos?
J'entends par là que certains historiens amateurs algériens, et en particulier ceux qui revendiquent ce titre et qui n'ont jamais rien publié qui puisse être qualifié de «scientifique», se complaisent le plus souvent dans la critique et le dénigrement de la France plutôt que dans un effort de réflexion raisonné et impartial.
Dans certaines universités algériennes, surtout dans les filières des sciences sociales et humaines, il existe en effet une foule d'enseignants d'histoire qui publient dans des revues quasi confidentielles et dans des réseaux sociaux des articles et des points de vue dans lesquels les anathèmes contre le système colonial tiennent lieu d'une «réécriture de la mémoire» nationale par contraste et en opposition avec la mémoire française ou coloniale. Ce sont ces historiens amateurs qui recourent de manière «sauvage» aux divers sites Internet pour y puiser ou «piller» des informations relatives qu'ils font passer, sans citer leurs sources, pour des «archives» crédibles sur les méfaits de la colonisation en Algérie. Quant aux historiens de métier, sérieux et conséquents, ils ne semblent pas avoir été conviés par les autorités politiques à se joindre à cette commission mixte dont on a parlé tant et plus depuis des années. D'ailleurs, cette commission mixte n'a pas lieu d'être. Elle n'a pas de sens pour la simple raison qu'on ne peut réduire à l'univoque mémoire «indigène» et mémoire coloniale.
Ces mémoires ne sont pas équivalentes, réductibles à l'unité. Agresseurs et agressés ne sauraient faire bon ménage au sein de cette commission mixte, à moins que la victime consente à se plier aux lois de l'amnésie...
Le rapport de Benjamin Stora, commandé par le président Emmanuel Macron, se lit comme une amnistie pour tout le monde: OAS, pieds-noirs enrôlés dans cette organisation, tortionnaires, harkis, militants nationalistes torturés, les descendants algériens des déportés et des exécutés durant les différentes périodes de la colonisation, devraient se réconcilier... Dans ces conditions, comment peut-on attendre qu'une telle commission puisse accoucher d'un compromis honorable, qui sauverait la face des deux pays? La question reste suspendue à une incertitude absolue. 

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