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Farid Benmokhtar, linguiste et enseignant à l’université Paris 8, à L’Expression

«La diaspora n’est pas silencieuse»

Abordant l’avenir du Mouvement populaire du 22 février, Farid Benmokhtar, enseignant à l’université Paris 8, estime que « le défi qui attend ce mouvement, pour les surmonter, est de taille ». Il va se confronter à la question suivante : est-ce que l’Algérien vivra pleinement dans ses droits avec ses spécificités et se sentira pleinement citoyen à part entière ?

L’Expression : Du fait de la décennie noire, des centaines de milliers d’Algériens sont en Europe, au Canada, aux USA et au Moyen-Orient. Quels sont les domaines où les Algériens occupent des places concurrentielles ? Ces Algériens ne font-ils pas défaut au moment de cette révolution que l’on observe ?
Farid Benmokhtar : L’émigration algérienne en Europe en général et en France en particulier est très ancienne et date de la fin du XIXème siècle, on peut la chiffrer à plusieurs millions de personnes. Les travaux d’éminents chercheurs comme A. Sayad, K. Dirèche et d’autres ont décrit cette émigration dans tous ses aspects. Les places qu’occupent les Algériens ou d’origine algérienne dans la société française, touchent plusieurs domaines, par exemple le domaine scientifique comme professeur-chercheur, le monde des affaires, la politique comme ministre et en passant par les sports comme champion du monde. Votre question aborde l’implication de cette immigration d’élite ou non dans le mouvement actuel. Répondre à cette problématique nécessite un grand écrit, néanmoins, je peux la résumer dans quelques idées succinctes. Il y a un nombre important d’élites, surtout d’origine algérienne. Celle-ci est complètement assimilée et elle observe le mouvement actuel d’une manière détachée, sinon d’une pensée nostalgique, mais avec une lueur d’espoir. L’autre partie qui se sent concernée n’en fait pas défaut à ma connaissance. Elle est active, à l’écoute de ce qui se passe sur le terrain, s’organise comme elle peut, participe à sa manière, organise des meetings, marches, rencontres politiques, culturelles. C’est grâce aux médias créés ici en Europe que les Algériens arrivent à accéder à la vraie information et ils donnent la parole à l’opposition. Je pense que ces médias doivent redoubler d’effort et donner la parole à toutes les tendances politiques. Certes, cette émigration manque d’organisation moderne, c’est-à-dire la constitution de lobbys pour qu’elle soit bien écoutée par toutes les instances et que les revendications du mouvement soient portées à un haut niveau.

Quels seraient les moyens à mettre en œuvre pour organiser la diaspora et la transformer en réel support de cette révolution ?
Je ne pense pas que la diaspora en général et l’élite en particulier étaient mieux organisées avant l’indépendance, à mon avis, on ne peut pas comparer les deux périodes. Durant le Mouvement national, l’organisation de la « diaspora » et de « l’élite » était simple à réaliser, car le but était très clair : la fin du colonialisme français et, le projet politique était l’indépendance de l’Algérie. Pourtant, avec toute cette clarté, le messalisme durant la guerre a fait des ravages au sein de la diaspora. Il l’a scindée en deux, ce qui a causé des milliers de morts. Cette diaspora était le miroir de son pays d’origine. Après l’indépendance, c’est une autre paire de manches. La diaspora est disloquée. L’élite s’organisait soit pour ou contre le système. Aucune vision commune n’existait, car l’indépendance chèrement payée est confisquée, les usurpateurs de l’Histoire tiennent les rênes. L’histoire de la guerre entre l’armée des frontières et celle de l’intérieur est très connue. Depuis l’indépendance, l’idéologie arabo-islamique est en vigueur, au détriment de l’authenticité de la pensée Algérie algérienne, la négation de l’histoire et de l’identité berbère est devenue un sport national, ce que les psychologues appellent la haine de soi. A cet effet, le mouvement historique actuel du 22 février, à mon sens, le peuple algérien est revenu à la case départ, c’est-à-dire à la crise berbériste de 1949. Les mêmes thèses seront encore une fois posées : l’Algérie algérienne et l’Algérie-arabo-islamique. Le défi qui attend ce mouvement pour les surmonter est de taille. Il va se confronter à la question suivante : est-ce que l’Algérien vivra pleinement dans ses droits avec ses spécificités et se sentira pleinement citoyen à part entière ou il va continuer de survivre dans cette ségrégation arabo-islamique menée depuis 1962 ? Revenant à la diaspora, son élite a été organisée globalement en deux entités, l’Amicale des Algériens, une organisation du pouvoir, et les autres organisations, à l’instar de l’académie berbère, qui sont contre le pouvoir, cela jusqu’à l’avènement début des années 1980 d’autres formes d’opposition, associations et partis politiques. Tant que la représentation de l’Algérien et de l’identité algérienne n’est pas réglée officiellement, l’élite, si on peut parler d’élite, s’organisera par voix dispersées, sans socle commun national.
Le défi actuel pour ce mouvement, c’est : est-ce que toutes ces patries engagées vont trouver un autre socle commun pour les rassembler pour un avenir radieux comme vous l’avez évoqué lors du Mouvement national ? C’est pour cette raison que je parle de retour à la case départ, la crise berbère de 1949. Organiser la diaspora comme support réel à cette révolution, je pense que par rapport aux moyens dont elle dispose elle fait déjà beaucoup de choses. Je viens d’énumérer plus haut ses actions. Certes, ce n’est pas assez, cependant, faire pression sur les instances internationales, cela relève du travail de lobbying, à l’heure actuelle, je pense que toutes diasporas confondues, qu’elles se revendiquent algériennes ou kabyles sont très loin de ce travail.

La diaspora devrait-elle s’investir massivement et activement dans le Mouvement populaire ? Et le soutenir a distance ?
Evidemment, je trouve que c’est tout à fait logique et même une obligation d’inviter la diaspora algérienne pour trouver une solution en faveur du peuple. Il faut que le Mouvement populaire ne se sente pas abandonné par sa diaspora, mais bien au contraire. Depuis le début du mouvement, la diaspora initie des initiatives, elle prend en compte les revendications et les exigences du Mouvement populaire. Elle doit continuer à s’investir massivement, d’ailleurs, c’est ce qu’elle fait chaque semaine, par exemple, le sit-in hebdomadaire le dimanche à la place de la République qui rassemble toutes les sensibilités politiques du pays. Beaucoup de rencontres formelles et informelles, la marche historique du 30 juin à Paris...etc. Jusqu’à présent, elle est en phase avec le mouvement du 22 février, et pour qu’elle soit plus écoutée, il faut qu’elle soit une force de propositions démocratiques pour ce mouvement et doit contribuer à une sortie de crise favorable au peuple.

Par quoi expliquer le silence de l’élite à l’étranger, l’absence de cercles organisationnels, associatifs, des forums, des colloques…etc. ? Qu’est-ce qui empêche ses initiatives de fleurir ?
Si vous voulez parler de la diaspora, elle n’est pas silencieuse. Si vous voulez parler des gouvernements étrangers, ceux-là, leur première préoccupation est de servir leurs propres intérêts, faire des affaires avec un Etat démocratique oudictatorial c’est du pareil au même. La géopolitique de ces pays nous enseigne qu’ils préfèrent plutôt les gouvernements totalitaires puisqu’ils sont faciles à tenir en laisse. La dictature algérienne n’a jamais réussi d’empêcher, avant ou après le 22 février, les activités politiques, culturelles et scientifiques à l’étranger. Elle a essayé de les gérer et de les infiltrer, mais toutes ses tentatives ont échoué. Je suis d’accord avec vous sur une chose, ces activités ne sont pas médiatisées ce qui donne l’impression d’une inertie totale.

N’est-ce pas la faute à la diaspora si elle ne sera pas demain associée à un dialogue national, si cela aura lieu ?
Dialogue ou négociation ? Qui organisera ? Qui invitera ? Je vois mal, demain, si négociation ou dialogue est entamé avec les tenants du pouvoir, c’est-à-dire l’armée, qui ne ferait pas appel à la diaspora. Pour le moment, le Mouvement populaire est encore loin de cette phase. Avec tout ce que la diaspora réalise chaque semaine, je ne pense pas que si une négociation sérieuse est entamée, que cette dernière ne soit pas incluse.

Ne pensez-vous pas qu’il y a une certaine méfiance, voire une rupture qui est entretenue entre le peuple et ses élites intellectuelles et politiques? La génération de 1980 qui a lutté pour une démocratie algérienne peut-elle encadrer ce nouveau mouvement ?
La méfiance du peuple envers la classe politique n’est pas une spécificité algérienne, même dans les pays démocratiques on trouve ce phénomène, peut-être d’un degré moindre mais le discours est le même. Bouteflika a échoué dans tous les domaines, la seule chose qu’il peut s’enorgueillir c’est d’avoir réduit la classe politique à néant et de la remplacer par des coquilles vides et des partis fantoches. La médiocrité atteint un niveau lamentable. Mais tout n’est pas perdu, quelques partis avec un projet de société clair, par miracle, tiennent encore débout, car la machine à broyer du pouvoir n’a pas réussi à anéantir les idées, mais seulement les personnes. Concernant l’élite, à mon sens, c’est elle qui est en rupture avec la base, je pense qu’elle doit se ressaisir et s’impliquer davantage. Le débat ne date pas d’aujourd’hui, est-ce que l’intellectuel doit seulement réfléchir et proposer des idées ou bien son rôle est d’intellectualiser les problématiques et d’être aussi acteur sur le terrain ? La génération de 1980 est active et constitue même une force de propositions démocratiques importante. Encadrer ce Mouvement populaire, ce dernier pour le moment ne le demande pas et ne le souhaite pas. Mais si le mouvement le demande, je pense que cette génération a toute sa place. C’est un Mouvement populaire, donc toutes les générations et toutes les catégories sociales ont leur place dans ce mouvement historique. Un mouvement qui draine plus de vingt millions de personnes ne peut exclure aucune génération.

Les Algériens semblent refuser les anciens partis d’opposition. Ceux-ci ne pourraient-ils pas encourager la fondation de nouveaux partis avec de nouveaux leaders sous de nouvelles bases ?
Les Algériens désirent surtout vivre dans une vraie démocratie. Les Algérien sont gargarisés de dictature depuis maintenant cinquante-sept ans. Les anciens partis d’opposition ne sont qu’une association de personnes qui ont les mêmes idées et qui portent un projet politique. A cet effet, je pense que, seules les urnes peuvent qualifier ou disqualifier un parti. Ce n’est qu’au sein d’un régime démocratique stable qu’on peut libérer la parole et donner la chance à toute la classe politique pour proposer et défendre ses idées. A partir de ce moment-là on peut répondre sérieusement à cette question de refondation de la classe politique. Me concernant, je me méfie toujours de celui qui arrive et qui commence à faire table rase du passé. Boumediene est déjà passé par là et l’histoire récente des Aârouchs en 2001 nous donne du grain à moudre.

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