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Ettayeb Tizini vient de décéder à 85 ans à Homs, en Syrie

Le testament d’un journaliste philosophe

Peu connu au Maghreb, hélas, il est par contre salué en Allemagne comme l’un des cents plus grands philosophes contemporains.

Ettayeb Tizini avait fait ses études spécialisées et obtenu un doctorat en 1969 en Allemagne en philosophie islamique médiévale sur un sujet sensible, celui de la double vérité. Ce sujet qui fut la grande polémique du XIIIe siècle avait valu à Ibn Rochd (Fasl El Maqal) les foudres des vigiles intégristes de l’Eglise chrétienne catholique le 10 décembre 1270 (Etienne Tempier, évèque de Paris, inspirateur et auteur de la condamnation de la Double Vérité et de Thomas D’Aquin inspirateur de cette inquisition) et ce après la condamnation de la même problématique par les vigiles commentateurs enturbannés de l’Emir des croyants almohade, Yacoub El Mansour qui l’exilera.
L’itinéraire et la biographie de ce philosophe journaliste ne manquent pas d’étonner. Il s’inscrit assez tôt, vers le lendemain de la Seconde Guerre mondiale dans la constellation idéologique marxiste et s’intéressera tout particulièrement à Antonio Gramsci, le philosophe militant communiste italien. De cet itinéraire marxiste, il héritera un legs théorique fondamental, l’historicisme étapiste et le matérialisme doctrinaire historique reposant sur l’axiomatique que c’est l’homme qui fait sa propre histoire et qu’il est le maître d’œuvre principal de sa propre vie. De cette étape de formation et de confirmation de la vocation, Ettayeb Tizini nous laisse en guise de testament, une œuvre philosophique critique de grande importance bien que relative à une aigüe et sensible question d’histoire de la pensée. Il est encore imbu et sous les effets de la poursuite de ses questionnements théoriques commencés avec sa thèse soutenue en 1969 sur « Mashru3 ro’ya jadida fil fikr al arabi fil asr al wasit » (projet d’une conception nouvelle dans la pensée arabe médiévale). La thèse sera publiée en langue arabe à Damas en 1971.
Pour Ettayeb Tazini, le combat d’Ibn Rochd contre les ténébreux commentateurs exégètes courtisans au service du pouvoir almohade, est un véritable combat nietzschéen. Il s’agissait à l’époque, et l’ouvrage capital : «Fasl El Maqal» (le traité décisif) en est la traduction parfaite, de délivrer l’homme croyant (chrétien, hébraïque ou musulman) du diktat de la pensée dogmatique qui affirme qu’il n’y a qu’une seule et unique vérité : la vérité de la croyance et de la foi. Ibn Rochd dans son traité adopte une attitude réflexive et objective reposant sur l’axiomatique que la philosophie est l’amour de la vérité et que la science est la recherche expérimentale de la vérité et que la foi est la vérité révélée par la religion et ne s’oppose en rien à la quête proprement humaine de la vérité par d’autres chemins. Les ouvrages d’Ibn Rochd seront alors livrés au bûcher sur le parvis de la Grande Mosquée de Séville, cependant que l’Eglise inquisitoriale mobilisera contre lui ses plus talentueux exégètes (Tempier, Thomas d’Aquin, etc…).
Il faudra attendre la fin du Moyen âge pour voir se réaliser chez un autre penseur musulman ce retour au rochdisme comme cela apparaîtra dans la Muqadima d’Ibn Khaldoun qui, à travers sa nomenclature des sciences distinguera deux grandes catégories scientifiques ; les sciences traditionalistes avec leurs vérités et les sciences expérimentales avec les leurs.
De cette période marxisante, Ettayeb Tizini glanera une conception dynamique, concrète et objective de l’histoire tout particulièrement dans sa confrontation au réel social, politique, idéologique. Il récoltera également une moisson riche d’idées progressistes et volontaristes devant présenter l’homme comme une entité vivante, dynamique, responsable et consciente. Cela se confirmera au fil du temps dès lors que le philosophe quittera son boudoir pour pratiquer une profession journalistique en constante confrontation et en interaction continue et contradictoire avec le réel social complexe.
S’ouvre alors pour lui la période de la fructueuse et édifiante valse organique qui le mettra en nécessité d’adéquation avec un monde de bouillonnements et de conflits multiples.
Confronté à la vie concrète et sommé de s’y adapter, il commence une vie de nomadisme organique passant de la militance partisane socialo-communiste qui lui avait servi de socle de référence et de militance par souci d’intellectualisme- le marxisme lui ayant apporté tout un arsenal théorique et méthodologique de l’analyse concrète d‘une situation concrète, à un positionnement pratique et objectif imposé par le réel social et les combats politiques locaux, régionaux et internationaux.

Le brasier proche-oriental et la turbulence provoquée par l’existence de l’Etat colonial croupion, Israël, soutenu par les impérialismes américano-anglo-français, qui instaure l’état de conflit et de guerre permanent, le met en demeure de dépasser les problématiques de transformation de l’individu-citoyen vers les combats communautaires résultant des stratégies génocidaires impériales imposées à la région par les grandes puissances impérialistes.
Les menaces sur les pays de la région, les guerres provoquées par le domino, israélien et les interventions musclées des impérialismes volant toujours au secours de l’entité sioniste colonialiste et provocatrice transforment la vision du philosophe et la portent vers plus de matérialité et d’objectivité nécessitant une adéquation avec un réel oppressant.
Les luttes de résistances aussi bien à l’impérialisme américain soutenant le colonialisme israélien local vont imposer à Ettayeb Tizini de nouveaux choix et de nouvelles orientations. Les mutations individuelles commandées souvent par des efforts personnels d’adaptation au réel le somment d’ajuster ses positionnements sur les combats globaux, sociétaux moins idéologisés, mais plus pratiques car vitaux. Ettayeb Tizini prend alors ses distances avec le marxisme dont il conservera les acquis théoriques et méthodologiques pour les mettre au service d’une pensée reconvertie en idéologie utilitariste volontariste au service de la collectivité sociale et communautaire. Inspiré sans doute par le « gramscisme », il passe avec armes et bagages théoriques dans le nationalisme.  Le réel sociopolitique, plus encore que les projections  idéologico-économiques, va conduire ce philosophe théoricien critique vers le combat concret de survie d’une nation et d’une communauté prise au piège d’un bourbier programmé pour un redéploiement néocolonial au Proche-Orient après les indépendances fragiles et les démonarchisations superficielles. Les crises qui vont secouer la région (question palestinienne, hégémonisme provocateur de l’état colonial israélien, les enjeux géostratégiques de redéploiement des forces contre-révolutionnaires encadrées par les USA, La GB et la France principalement qui protègent les monarchies et les émirats, leurs principaux pourvoyeurs en énergies (pétrole et gaz) et en devises placées dans les banques occidentales) trouvent en ce philosophe progressiste (il est fondamentalement antisalafiste) un théoricien hors pair pour penser et réfléchir les mutations qui bouleversent la région. Les régimes arabes des républiques usées et affaiblies ne présentent plus de garanties de sécurité et encore moins d’indépendance. De nouveaux fronts sociopolitiques se développent dans le sillage de la résistance palestinienne au nouvel ordre impérialo-colonialiste. La mise à genoux de La République arabe unie après les défaites de 1967 et la victoire simulée de 1973 ont conduit la Syrie à sortir de l’Union et à faire cavalier seul face à la nouvelle situation. Celle-ci se caractérise par la montée des menaces d’interventions indirectes, d’abord la guerre du Liban, ensuite la normalisation des relations entre l’Egypte de Sadate et l’état colonial israélien, enfin la montée en puissance de l’Irak avec le dictateur Saddam Hussein qui provoque avec le voisin iranien une guerre meurtrière. Ettayeb Tizini observe alors des changements de fond qui se profilent. Les peuples de la région commencent à perdre patience face aux provocations hostiles des puissances étrangères et de leurs alliés locaux (Arabie saoudite et les Emirats). La réaction mal calculée de l’Irak va radicaliser les menées subversives impérialistes (USA-GB- France) de leurs alliés locaux qui interviendront dans la région par des lobbies et des forces à leurs services allant jusqu’à constituer des milices armées et financées pour déstabiliser les pays récalcitrants appelés alors le Front du Refus.
Tizini Ettayeb réalise dès lors que les pouvoirs des pays isolés comme l’Irak, la Syrie et autres ne sont plus capables de défendre les indépendances et les souverainetés fragilisées. Le combat patriotique est alors relancé avec comme perspective d’unir les forces nationalistes jusque-là dispersées et muselées par les Etats et les pouvoirs qui les instrumentent dans la région. Le philosophe journaliste devient un opposant.
Et c’est un opposant actif qui se bat dans son pays qu’il ne quittera jamais. Sa dernière grande action d’envergure ce fut le sit-in organisé avec une autre grande figure de la résistance Mazen Darwich devant le ministère de l’Intérieur à Damas le 16 mars 2011. Paix à son âme.
 

Ecrivain et professeur à L’Ensjsi, vice-président du CS de l’Acala
N.B : Ce texte reprend les grandes lignes de l’émission que la journaliste Fatiha Chara de la Chaîne nationale (1) a consacrée à ce philosophe-journaliste, le mardi 21 mai 2019, de minuit à deux heures du matin

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